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qui est encore ?

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Allemagne 4,40 € - Belgique 3,90 € - Canada 6,99 CAD - DOM 4,80 € - Espagne 4,30 € - Grande-Bretagne 6,30 GBP - Grèce 4,30 € - Italie 4,30 € - Liban 11 000 LBP - Luxembourg 3,90 € - Maurice Ile 6,30 € - Portugal 4,30 € - Suède 53 SEK - Suisse 6,50 CHF - TOM 960 XPF

No.1002 du 11 au 17 février 2015 lesinrocks.com

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cher Jacques Dutronc par Christophe Conte

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hère vieille canaille, tu sais combien on t’aime. Tu sais – ou pas, d’ailleurs – combien on s’inquiète parfois pour ta santé, au gré des rumeurs plus ou moins alarmantes qui nous parviennent des hauteurs de Monticello, bien qu’en aucune façon il ne nous soit venu à l’idée de douter le moins du monde du fonctionnement à plein tube de tes facultés d’esprit. Alors, voilà, mon Jacquot, je vais te poser la question sans détour : qu’est-ce que tu as branlé ?! Tu en étais à combien de coupes (litres ?) de champagne rosé le jour où tu as

accepté que – attends, je prends de l’élan – Nicola Sirkis, Zaz, Francis Cabrel, Brigitte, Tété et Annie Cordy, oui ANNIE FUCKIN’ CORDY, viennent saloper tes chansons ? T’as le cigare qui flanche ou bien ? Déjà, outre son casting baroque, cette affaire partait mal. Toute la presse propagandiste a ainsi relayé la sortie le 16 mars prochain de ce Joyeux anniversaire Monsieur Dutronc, tribute album censé célébrer ton soixante-dixième anniversaire. 70 berges, c’est écrit partout. Personne, visiblement, n’a Wikipédia dans ta maison de disques, commanditaire de cette opération, ce qui aurait été utile

pour vérifier que tu es né en 1943, et qui plus est au mois d’avril. Pas étonnant que le gâteau soit aussi spongieux, si ça fait deux ans qu’il marine, les gars. Quant aux bougies, si certaines promettent d’envisager quelques jolies flammes (Miossec, JoeyStarr, Camélia Jordana pourquoi pas), les autres mériteraient surtout de brûler en enfer ! Je préférerais, à titre personnel, me faire rouler dessus par le corbillard de Demis Roussos plutôt que d’avoir à endurer Zaz en train de vagir Il est 5 heures, Paris s’éveille. Et Cabrel, putain, Cabrel, qui reprend On nous cache tout, on nous dit rien alors qu’une meilleure idée aurait été qu’il reste caché en silence. Je ne te parle même pas du petit Nicola avec lequel tu duettises à 3,5 g un Opportuniste qui donne envie d’envahir le Tonkin, car bien que largement battu en la matière par votre performance, je pourrais devenir vulgaire. Reste toutefois l’énigme Annie Cordy, même si j’imagine bien le brainstorming de fin de méchoui de sanglier avec tes copains corses, la carafe fêlée à la liqueur de châtaigne, au moment où vous avez lancé en l’air les noms les plus burlesques pour achever de torpiller ce projet. “Marcel Amont, il est toujours vivant ?” “Et Carlos ?” “Afric Simone, quelqu’un a des nouvelles ?” “Et Rika Zaraï, elle trempe toujours son cul dans la tisane, crac boum hue ?” “Plastic Bertrand ? Arrête de déconner, Paoli” “Mini Mini Mini Mathy, t‘as pas son 06, Francis ?” “Annie Cordy, les mecs, elle est chaude caca-poum merde in France...” Et là ce fut le drame, le feu au maquis, Furiani dans ta tête, la nuit bleue sur Calvi, quand traversa comme un éclair l’idée que la bonne du curé fasse partie du bouzin. Les blagues, ça va un moment, Jacques, faut juste qu’elles ne terminent pas dans les bacs. Je t’embrasse pas, mais joyeux anniversaire quand même. 11.02.2015 les inrockuptibles 3

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No. 1002 du 11 au 17 février 2015 couverture par Dilem pour Les Inrockuptibles

03 billet dur 06 édito 08 Charlie, un mois après

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recommandé debrief le monde à l’envers nouvelle tête Gina Rodriguez la courbe futurama style food Fauve ≠ au beau fixe

Olivier Tallec pour Les Inrockuptibles

comment le gouvernement a durci son discours sur la laïcité + la campagne “stop-djihadisme” décryptée + enquête : où va Charlie ? Entretien avec son nouveau patron, Riss + pourquoi de plus en plus de Juifs français décident de partir en Israël + les crispations de la société française face au multiculturalisme, par le sociodémographe Patrick Simon

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avec le collectif, bilan de deux années passées dans la tempête des médias et de la scène Fauve Corp

50 Chimamanda Ngozi Adichie publication en France d’Americanah, sur la vie d’une jeune Nigériane aux Etats-Unis

52 portfolio Balthus

56 les séries gays font leur coming-out faire jouer des homos par des homos, l’air de rien, c’est une révolution

62 Bernard Lahire, du grand art le sociologue décortique les mécanismes de domination sociale dissimulés derrière notre admiration pour les œuvres

66 76 88 94 96 100 profitez de nos cadeaux spécial abonnés

p. 102

cinémas Les Merveilles, Les Nouveaux Héros… musiques Rone, Björk, H-Burns… livres Benjamin Stein, Russell Banks… scènes Ivanov, DañsFabrik focus Brésil expos The Shell (Landscapes, Portraits & Shapes) médias Classe moyenne, des vies sur le fil

50 © Harumi Klossowska. Photo Robert McKeever/Courtesy Gagosian Gallery

Rüdy Waks pour Les Inrockuptibles

un ouvrage et une exposition à Paris des Polaroid retrouvés après la mort du peintre

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erratum n° 1000 “Je me souviens” Azzedine Fall n’a jamais bu une menthe à l’eau avec Eric Besson ni un whisky Coca dans un camp de Roms. Mais Anne Laffeter, si.

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Devant le siège de Charlie Hebdo, Paris, le 9 février

de l’huile sur le feu – Dis… – Quoi encore ? – Tu as vu ce qu’a déclaré Emmanuel Todd à un journal japonais ? – Ah, il était au Japon ? C’est pour ça qu’on ne l’entendait pas, ça m’étonnait aussi… – Ecoute un peu, je lis : “Se moquer de soi-même ou de la religion d’un ancêtre est une chose, mais insulter la religion d’un autre est une histoire différente. L’islam est devenu le support moral des immigrés de banlieue dépourvus de travail. Blasphémer l’islam, c’est humilier les faibles de la société que sont ces immigrants.” – Encore un qui s’aperçoit qu’il n’est pas tellement Charlie, en fait… – Mais lui n’a jamais prétendu l’être. Je continue : “Avant l’attentat, je critiquais les dessins satiriques de Charlie Hebdo. Je ne peux donc pas être d’accord avec la sanctification de cet hebdomadaire qui a publié des caricatures obscènes du prophète Mahomet.” – “Sanctification”, c’est beaucoup dire… Le vent est en train de tourner et le “oui, mais” déjà dur à avaler se transforme en un “non” de plus en plus clair. Ça fait quand même bizarre de s’apercevoir qu’une bonne part de l’extrême gauche française considère que tout compte fait, ils l’ont quand même bien cherché… – Tu exagères. Personne ne dit ça… – Tu crois vraiment que Charb cherchait à humilier les plus faibles, comme le dit Todd ? Tu crois vraiment que les morts de Charlie étaient d’affreux machos, antiféministes et homophobes, “qui avaient un problème avec leur virilité”, comme le prétend Nancy Huston ? A l’entendre, on a l’impression qu’elle a plus de compassion pour les tueurs que pour leurs victimes. Comme si elle considérait que ce sont de pauvres enfants perdus qui ont tiré sur des gros beaufs provocateurs et racistes ! Elle a quasiment déclaré ça ! – Tu t’énerves, tu te radicalises, là… Je vais donc devoir te signaler aux autorités. – Tu rigoles mais c’est pas marrant, tu vois,

pas marrant du tout… Entendre des choses pareilles… – Ben moi, ce qui m’exaspère, tu vois, ce serait plutôt les réflexes conditionnés d’une autre gauche, plus officielle, plus gouvernementale, qui pointe d’un doigt accusateur les banlieues, les jeunes, les quartiers, bref tout ce qui n’est pas elle et qu’elle a abandonné il y a belle lurette, alors que ce sont SES électeurs. Elle montre ses petits muscles, cette brave gauche, répète “laïcité” et “communautarisme” comme des mantras, ânonne son vieux catéchisme républicain, et considère qu’au fond, les tueurs sont les représentants à peine dévoyés de cette masse indifférenciée et dangereuse qu’elle appelle “les pauvres” et dont elle ne veut surtout plus entendre parler, surtout si lesdits “pauvres” ont le malheur de ne pas avoir abandonné toute religiosité. Tu vois ? – C’est grotesque, ces types échappaient justement à tout maillage communautaire. T’as pas lu l’entretien avec Raphaël Liogier sur lesinrocks.com ? Tu devrais. – C’est surtout dégueulasse. C’est un amalgame de fait entre la logique nihiliste de ce terrorisme-là et le combat largement imaginaire du vilain communautarisme contre la gentille laïcité, comme si ça avait quelque chose à voir ! Et tout le monde a l’air de trouver normal de faire cet amalgame… Ce qui permet de ne surtout pas parler de politique étrangère, du désastre irakien, de nos chers amis saoudiens et qataris, et de notre responsabilité politique dans la fabrication de ces monstres qui s’appellent Daech ou AQPA. Non, ici on préfère se demander si une maman voilée a le droit d’accompagner une sortie scolaire. Et on arrive à répondre sérieusement que non, par-dessus le marché, que son fichu menace la République, le même que celui que portait ma grand-mère… Mais quel rapport avec la laïcité, putain ! Ah ! j’en ai assez de ces conneries ! – Voilà, c’est toi qui t’énerves… Il rentre quand, Todd ?

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En réponse aux attentats, François Hollande a annoncé une pelletée de mesures sociales, éducatives et urbaines sur fond de climat sécuritaire. Mais le catéchisme républicain du gouvernement pourrait bien s’avérer contre-productif.

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ue la liste est longue… Service civique universel, ouvert d’office à environ 170 000 jeunes pour travailler dans l’administration ou une association. Développement de la réserve citoyenne grâce à laquelle des volontaires pourraient intervenir dans les écoles et y expliquer la citoyenneté. Service militaire adapté, calqué sur celui mis en place outre-mer pour (ré)insérer des jeunes en difficulté via l’armée. Agence de développement économique, pour créer plus d’entreprises en banlieue. A l’école, les propositions sont encore plus nombreuses. Signature d’une “charte de la laïcité” dès la rentrée, tests pour vérifier la maîtrise du français dès la maternelle, formation des professeurs à la laïcité, formation des chefs d’établissement à “la détection de signes précurseurs de repli et de radicalisation”, cours sur les valeurs “morales et civiques” de la primaire à la terminale, signalement automatique de tout incident

à l’encontre des rites républicains, travaux d’intérêt général en guise de sanction, instauration d’une journée de la laïcité… La farandole de mesures annoncées par François Hollande lors de la conférence de presse du 5 février est révélatrice de l’état d’esprit du gouvernement : difficile de faire plus républicaniste que ça. Après les attentats de Paris, le Président a posé son diagnostic : il faut renforcer l’ordre et imposer la laïcité pour vaincre les inégalités. Attention, le catéchisme républicain est de sortie. Il faut bien ça pour neutraliser “l’apartheid social, territorial et ethnique” dénoncé par Manuel Valls. “Non seulement il y a eu le traumatisme des attentats de janvier, mais surtout il y a eu les incidents dans les écoles où des élèves ont sifflé la minute de silence”, pointe le député Laurent Baumel, l’une des têtes de file frondeuses du PS. Un choc qui appelle une réponse forte. “Il y a une demande de réaffirmation des valeurs républicaines et de fermeté. 11.02.2015 les inrockuptibles 9

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Les Français doivent être rassurés, continue le sénateur Luc Carvounas, proche de Manuel Valls, de l’autre côté de l’échiquier socialiste. Vous trouvez ça normal qu’un enseignant soit tutoyé ? Qu’un pompier ou un policier soit caillassé ? Il faut retrouver nos repères.” Alors même qu’on les pensait en voie d’extinction, les hussards noirs sont de retour. Jadis portés par “l’ordre juste” de Ségolène Royal, ils se retrouvent dans la faconde quasi martiale de Manuel Valls. “Si le noyau dur des conservateurs de gauche a fondu depuis 2009 – passant de 22 % à 12 % de l’électorat du PS aujourd’hui –, la valeur de ‘respect’ de l’autorité s’est diffusée au sein de la gauche”, note François Miquet-Marty, directeur de l’institut de sondage Viavoice. Plus que la crise économique, les attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher semblent entériner l’idée que le péril français réside davantage dans

“vous trouvez ça normal qu’un enseignant soit tutoyé ? Qu’un pompier ou un policier soit caillassé ? Il faut retrouver nos repères” le sénateur Luc Carvounas, proche de Manuel Valls

la dégradation de son tissu social. “On a laissé la France se disloquer discrètement, déplore le député PS Gilles Savary. Les Gaulois se sont arrangés pour garder leur niveau de vie au détriment de ceux des ghettos qu’on a laissés croupir tant qu’il n’y avait pas de problème de sécurité.” Le chantier s’articule donc autour de deux axes : s’occuper des quartiers en difficulté et mettre en avant la laïcité. Voilà qui ravive le souvenir d’une IIIe République moraliste et universaliste, fondée sur l’éducation et l’intégration de tous les enfants. Exit la gauche soixante-huitarde : retour au prêche civique et à la fermeté républicaine. Et tant pis si on explose le nombre de procédures pour apologie du terrorisme (plus de 70 fin janvier) avec condamnations lourdes (de trois mois à quatre ans de prison ferme) – même si les experts disent que c’est en prison que les futurs jihadistes se radicalisent. Tant pis aussi si la police convoque le jeune Ahmed – un enfant de 8 ans – sans que le défenseur des droits, Jacques Toubon, n’y voit rien à redire. “Toutes les guerres produisent des mesures d’exception, justifie Gilles Savary. Ce n’est pas très recommandable, mais on ne peut pas se laisser assassiner.” Bref, il s’agit d’être pragmatique. Puisque le gouvernement a écarté tout ersatz de Patriot Act à la française, on ne peut pas parler d’abus de pouvoir étatique. “La gauche a fait sa mue sur les questions sécuritaires : elle est moderne et intransigeante sans être liberticide”, assure Luc Carvounas. Circulez. La gauche autoritaire s’assume. Pourtant, quelques voix timides se font entendre au PS. Ainsi de militants

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du courant Besoin de gauche, chaperonnés par l’une des porte-parole du parti Corinne Narassiguin, qui signent une contribution anticatéchisme républicain en vue du congrès de Poitiers. Ou du député Christophe Caresche, pourtant issu de la majorité, qui nuance :

“A gauche, il y a une tentation autoritaire inquiétante. Il faut quand même traiter la question de l’islam, et en cela, Hollande a bien raison.” La laïcité, pour Hollande, n’est “pas négociable”. Tout à son orthodoxie old school, le Président a assuré qu’il n’était pas question de modifier la loi de 1905, en poussant dans le même temps le Conseil français du culte musulman à se réformer pour que “les règles de la République” soient partout “respectées”. “Pourquoi remettre un dogme en plein retour du religieux ?”, s’agace la sénatrice Europe EcologieLes Verts Esther Benbassa, auteur avec l’UMP Jean-René Lecerf du rapport parlementaire “La lutte contre les discriminations : de l’incantation à l’action”. “Ce n’est pas en chantant La Marseillaise et en se levant quand le prof entre qu’on va réussir à inclure ceux qu’on a mis à l’écart ! On se ressource dans un passé qui ne peut plus s’appliquer.” Une analyse partagée par le sociologue François Dubet, directeur d’études à l’EHESS. “On ne peut plus enseigner la tolérance ou la liberté de manière cathéchique. C’est contre-productif : ça les fait ricaner, au collège ou au lycée. L’apprentissage se fait dans l’expérience de vie, à travers des associations, des œuvres humanitaires… L’école doit transmettre ces valeurs de manière pratique.” Et l’expert de pointer la nostalgie d’hommes politiques qui n’ont même pas connu l’école brutale d’antan, celle de leurs grands-parents et arrièregrands-parents. “Ils ne sont pas capables de rêver une école plus démocratique et plus inclusive. Ils font appel à un passé rêvé, un âge d’or imaginaire. C’est invraisemblable.” 11.02.2015 les inrockuptibles 11

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En se positionnant de la sorte, François Hollande revêt les habits de celui qui inculque à ceux qui ne sont pas éclairés. “Il y a une contradiction entre le discours universaliste et la pratique quotidienne de ceux à qui on demande de crier ‘vive la République”, s’indigne le sociologue Eric Fassin. A qui s’adressent nos gouvernants ? Aux musulmans, aux banlieusards, aux prolos ? On s’en fiche, on parle toujours ‘d’eux’ face à ‘nous’. Mais ‘eux’, ça ne constitue pas un groupe social ! Tous les discours d’intégration qui ont l’air universaliste disent en fait : ‘On vous demande de vous intégrer.’ Quand on réclame plus d’autorité, le présupposé c’est plus d’autorité sur ‘eux’, pas sur ‘nous’. Il faut rééduquer ‘leurs’ enfants, pas les ‘nôtres’. Comment ne pas provoquer de ressentiment ? On produit le problème qu’on prétend résoudre.” La prophétie autoréalisatrice est à l’œuvre. Il est vrai que les mesures gouvernementales s’adresse d’abord aux banlieues et aux jeunes issus de l’immigration. Et cela alors même que le profil des jihadistes français varie énormément d’un point de vue social, territorial et ethnique. “Pour l’essentiel, l’offre terroriste ne vient pas de la crise des banlieues mais de la décomposition

“c’est quoi la liberté quand on n’a pas d’argent pour manger ?” Esther Benbassa, sénatrice EE-LV

du Moyen-Orient, rappelle François Dubet. Les quartiers afro-américains sont bien moins dotés que nos banlieues et pourtant l’offre terroriste ne passe pas !” “Ce n’est pas faux, mais il me semble que le profil de beaucoup de jeunes concernés renvoie à ça”, explique Christophe Caresche. Les attentats offrent à l’exécutif l’occasion de revoir sa politique de lutte contre les discriminations après une première partie de mandat occupée à enterrer les promesses sociales du candidat Hollande, dont, notamment, le récépissé lors des contrôles d’identité et le droit de vote des étrangers. Le député Caresche reconnaît néanmoins l’ambivalence qu’il y a à blâmer les quartiers populaires tout en augmentant les subventions publiques. “On est dans une relation perverse. Il y a une institutionnalisation excessive de la politique de la ville, parfois mise en œuvre par des acteurs étrangers aux quartiers. Il faut donner à la population les moyens de s’aider elle-même.” Et peut-être réorienter la politique économique – un totem auquel Hollande se refuse de toucher. “C’est quoi la liberté quand on n’a pas d’argent pour manger ?”, demande Esther Benbassa. “Les choix économiques qui sont faits atomisent encore plus la société”, analyse le secrétaire national du Parti de gauche, Alexis Corbière. “J’en voudrais à Valls de ne pas apporter de réponse à l’apartheid qu’il dénonce”, met en garde Laurent Baumel. Mais ça ne sera pas encore assez pour renouer les liens entre Français, estime Eric Fassin. “Ce qu’on aurait besoin de faire, c’est de traiter tout le monde pareil. On n’aurait jamais accepté l’histoire du petit Ahmed s’il s’était appelé François.” Mathilde Carton illustration Martin Veyron et Dilem pour Les Inrockuptibles

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jihadisme et gluten free Peut-on rire de tout et donc de la plaquette du gouvernement censée aider à identifier un jeune en cours de radicalisation ? Oui, mais sans gluten.

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humour de droite

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PNC aux portes, armement des toboggans : la petite plaquette d’information diffusée via stopdjihadisme.gouv.fr a un peu trop bien décollé. Mise en ligne fin janvier, elle a depuis été de nombreuses fois détournée, chacun y allant de son petit picto pour alerter sur tel ou tel sujet. Ainsi une plaquette de la Quadrature du net utilisant le même code graphique se propose d’identifier les dérives autoritaires (“partenariats avec des régimes violant les droits de l’homme, instrumentalisation des menaces pour justifier des mesures sécuritaires”, etc.) tandis qu’une singulière fiche revendiquée par stop-lesbianisme.gouv.fr alerte : “Elles se découvrent brutalement intolérantes au gluten.”

humour générationnel

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Cette plaquette arrive à point nommé pour détendre l’ambiance, notamment pour une génération de jeunes gens dont l’angoisse n’a d’égal que le ressentiment. Ceux nés dans l’océan de mauvais goût que furent les années 80 et qui n’ont connu depuis que des mises en garde et autres consignes de sécurité concernant le sida, le chômage, la crise et “la menace terroriste” (ad lib.). Des jeunes gens qui ne seront bientôt plus jeunes mais qui toujours tourneront tout en dérision. Jusqu’à identifier les pictos de cette plaquette aux signes de ce que l’on appelle pudiquement “la crise de la trentaine” – crise qui s’accompagne pour les plus privilégiés d’un auto-diagnostic de maladie chronique de l’intestin déclenchée par la consommation de pain à la farine de blé.

N’oublions pas que nous sommes en France et que nous nous devons de célébrer la République, les Lumières, la baguette, les congés payés et les RTT. En témoigne le numéro vert à la disposition de tous pour signaler une situation préoccupante, venir en aide à une famille et “éviter un drame peut-être” (comme l’annonce une autre plaquette de stop-djihadisme.gouv.fr que l’on pourrait croire rédigée par Flaubert, si l’adverbe avait été précédé d’une virgule). Un programme de choc, donc, mais seulement “du lundi au vendredi de 9 h à 17 h”. Vive la République. Vive la France. Diane Lisarelli 11.02.2015 les inrockuptibles 13

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rester Charlie A qui appartient Charlie ? A la nation, à la gauche, à Philippe Val ? Entre vieux dossiers, règlements de comptes, rumeurs et doutes sur l’avenir, histoire de la survie d’une rédaction décimée et traumatisée, miroir des évolutions de la gauche.

C

harlie Hebdo devait vivre. “There is no alternative”, aurait pu dire avec malice l’économiste Bernard Maris s’il n’était tombé sous les balles ce terrible 7 janvier 2015. Il était désiré ce fichu numéro du 14 janvier. A commencer par les survivants, malgré la douleur et le deuil, pour tromper la mort et faire la nique aux assassins. Désiré aussi par les politiques, François Hollande et Manuel Valls en tête, et surtout par ce peuple protéiforme du “Je suis Charlie”, ces 4 millions de marcheurs pacifiques. Charlie Hebdo ne s’appartenait plus.

Avec la tragédie, le journal satirique était devenu un symbole à projections multiples. “Comment dessiner dans ce Charlie fantasmé qui nous submerge ?”, confiait Luz au lendemain de la tuerie avant de jeter ses dernières forces dans ce prophète endeuillé qui fera le tour du monde. Huit millions d’exemplaires de ce numéro malheureux et bravache se sont arrachés. Mais la bataille la plus difficile commence peut-être maintenant. Car il faudra aussi faire le numéro d’après, et tous les autres. Finie l’urgence dont on fait un moteur. Place aux doutes, aux questions et à une longue convalescence faite d’embûches et de chausse-trapes. “Il y avait tous les éléments pour que le journal explose, il est encore là”, constate Patrick Pelloux. Même Barack Obama et Madonna se seraient intéressés à ce symbole de la liberté. Fin de non-recevoir de la rédaction. Richard Malka, l’avocat historique du journal, a mis dans la boucle son amie Anne Hommel (ex-Euro RSCG), experte en com de crise, pour s’occuper du tourbillon des jours d’après et de la direction du journal. Le dessinateur Riss, touché à l’épaule, a remplacé Charb au poste de directeur de la publication. Il coupe court aux atermoiements d’une partie de la rédaction, quitte à heurter : le prochain numéro sortira le 25 février (lire son interview pp. 18-21). Alors que les survivants s’organisent pour faire reparaître le journal en dépit de la mort de huit membres de leur équipe, des voix discordantes refont surface. L’un des fondateurs de Charlie première mouture, dans

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“Val est tellement atypique dans Charlie que c’est lui le directeur mais c’est lui qui ressemble le moins au journal, quasiment” Charb, en 2007

les années 1970, et chroniqueur de L’Obs Delfeil de Ton ouvre le bal. Dans un papier paru la semaine du 14 janvier, il accuse Charb d’avoir entraîné la rédaction à la mort en étant allé trop loin dans la critique de l’islamisme. “C’était dur de publier ce papier alors que Charb n’était pas encore enterré, critique Richard Malka. Par ailleurs, je n’ai ressenti aucun désaccord de la rédaction sur le traitement de la religion, car c’est l’ADN du journal.” Parallèlement, un article d’Olivier Cyran, collaborateur de Charlie Hebdo de 1992 à 2001, publié dans Article 11 en décembre 2013, où il accusait la rédaction de “névrose islamophobe”, réapparaît sur internet et cartonne. Haines recuites d’anciens du journal partis dans des circonstances douloureuses ? Ou critiques répandues dans une gauche radicale dont le journal s’est peu à peu éloigné ? Article 11 traite aujourd’hui de “charognards” ceux qui estiment que son texte serait une “validation a priori de l’attaque”. Avant même la publication des caricatures du journal danois Jyllands-Posten en 2006 et la fameuse une de Cabu “C’est dur d’être aimé par des cons”, le traitement de l’islam dans Charlie Hebdo faisait débat. En 2004, Fiammetta Venner et Caroline Fourest, embauchées par Philippe Val, reprochent aux altermondialistes réunis au Forum social de Londres d’être les “idiots utiles de l’islamisme” en raison de la présence à deux débats de Tariq Ramadan. “La tendance Venner-Fourest tend à amalgamer islamisme politique et islam”, estime Philippe Corcuff,

arrivé à la rédaction en 2001. Il avait publié un compte rendu positif du même événement. En 2006, Charlie publie les caricatures de Mahomet du journal danois après le limogeage du patron de France-Soir qui avait fait de même. “A partir de là, ils ont atteint un point de non-retour, estime un ancien collaborateur. C’est pourquoi, quand Val est parti, ils ont continué : ils étaient lancés, et ils se sont retrouvés sous cloche.” En 2011, en réaction à la victoire du parti Ennahda en Tunisie, Charlie Hebdo prévoit la sortie d’un numéro spécial “Charia Hebdo”, avec Mahomet en rédacteur en chef. Un cocktail Molotov met le feu à leurs locaux. “On a senti qu’une partie de la gauche nous reprochait de l’avoir bien cherché en dessinant le prophète, se souvient Patrick Pelloux. Elle nous a abandonnés, comme elle a abandonné la laïcité.” Les attentats des 7 et 9 janvier ont tout changé : Hollande et Valls ont fait de la réaffirmation de la laïcité le rempart contre les dérives de l’islam radical. Le critique ciné de Charlie Jean-Baptiste Thoret constate : “En quinze jours, il y a eu une évolution remarquable du discours moyen de la gauche socialiste, une sorte d’alignement tous azimuts sur une position vaguement finkielkrautienne, des retournements de veste ahurissants, comme si cette gauche-là rendait enfin les armes face à un réel qu’elle aurait sciemment ignoré, voire falsifié pendant trente ans, pour des raisons idéologiques et électoralistes.” “Il était temps de réaffirmer ces valeurs, réagit le rédacteur en chef de Charlie Gérard Biard. Il est dommage qu’il ait fallu en arriver là…” Malgré le traumatisme, le collectif né du 7 janvier n’accuse aucune défection. “Mais des gens sont très fragiles, certains ne voudront peut-être plus venir, on est dans du provisoire”, rapporte le journaliste d’investigation Laurent Léger, présent le jour de l’attaque. Il faudra recruter, former des jeunes dessinateurs, comme Cabu l’avait fait pour Luz, Charb, Tignous. Comment remplacer Bernard Maris, le chroniqueur éco-gauchiste à la légitimité reconnue ? “Ce sera toujours Charlie mais plus le même journal sans eux”, admet Laurent Léger. “Embaucher ? Cela n’a de sens que si on sait où on va, oppose Jean-Baptiste Thoret. Pendant plusieurs mois, ce sera une formule transitoire, des gens donneront des coups de main, avant d’aboutir à une nouvelle formule à la rentrée.” Aujourd’hui, Charlie est un journal qui fait peur. Certaines aides demandent l’anonymat. Cela dissuadera-t-il de talentueux dessinateurs de rejoindre l’équipe ? Les soutiens d’aujourd’hui répondront-ils toujours présents ? Le journal danois dont Charlie avait publié les caricatures par solidarité n’a pas publié la une du 14 janvier. 11.02.2015 les inrockuptibles 15

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L’absence et la mort des figures tutélaires de Charlie obsèdent les survivants. Mais c’est une autre figure tutélaire qui obnubile le monde parisiano-médiatique : en tête des rumeurs tenaces alimentées par l’avenir incertain du journal, le potentiel retour de Philippe Val, son directeur de la rédaction de 1992 à 2009, qui vient de quitter la tête de France Inter. Le dessinateur Siné – ex-Charlie viré par Val en 2008 – concluait d’ailleurs son édito du 14 janvier dans Siné Mensuel par un post-scriptum rouge sang au ton de prédicateur : “A tous ceux qui restent, là-bas, gaffe à Philippe Val qui doit rôder dans vos parages.” L’intervention de Val sur France Inter le 8 janvier n’est pas passée inaperçue. “L’histoire de Charlie s’apparente à un palimpseste, confie Jean-Baptiste Thoret. Elle a été écrite par des gens qui y sont entrés et en sont sortis avec plus ou moins de pertes et fracas, et elle est intimement liée à celle de la gauche française ces trente dernières années.” Au départ, Charlie est déjà le fruit d’une scission : en 1992, Philippe Val décide de quitter La Grosse Bertha, journal satirique créé en opposition à la guerre du Golfe, en raison de désaccords avec le directeur de la publication Jean-Cyrille Godefroy. Il emmène avec lui Cabu, Gébé, Siné, Willem et de jeunes dessinateurs et journalistes attirés par l’aura de ces rock-stars du dessin de presse : Tignous, Faujour, Bernar, Lefred Thouron, Berth et Charb. Ensemble, ils relancent Charlie Hebdo, qui avait cessé de paraître en 1981. Tout se passe bien pendant les premières années : Philippe Val a l’onction des anciens et son passé de chansonnier anar pour viatique. La diversité du journal lui permet de fédérer toute la gauche, des anarchistes aux écolos. Mais rapidement la figure du taulier

commence à interpeller. Une série d’événements en témoignent : lors de la guerre du Kosovo, Philippe Val soutient l’intervention militaire de l’Otan ; lors de la seconde Intifada, il se garde de proclamer une quelconque solidarité avec la Palestine ; lors de l’affaire Clearstream, il attaque l’enquête du journaliste Denis Robert (l’avocat de Charlie Hebdo, Richard Malka, est à l’époque aussi celui de Clearstream) ; et lors du référendum de 2005 sur le traité constitutionnel européen, il plaide pour le oui… A chacune de ces échéances, Val fait bifurquer inopinément la rédaction. Pour Charb, biberonné à l’album pacifiste A bas toutes les armées ! de Cabu, la pilule atlantiste du Kosovo est difficile à avaler. Il n’est pas le seul : “Quand on va au bistrot avec des dessinateurs après les conférences de rédaction – où Val parlait 99 % du temps –, la plupart en disent beaucoup de mal, se souvient Philippe Corcuff. Son opposant principal était Charb, d’ailleurs Val était tenté de lui enlever des chroniques comme ‘Charb n’aime pas les gens.” Si Val fait entrer la culture dans Charlie et continue à faire coexister des visions différentes au sein du journal, c’est surtout le style Val, ses circonvolutions et ses amitiés dans les hautes sphères du pouvoir qui agacent. “Il y avait une différence entre ceux qui travaillaient à leur table à dessin et ceux qui montaient sur un tabouret”, raconte Luz. L’opposition est telle que Charb déclare dans une vidéo volée datant de 2007 : “Val est tellement atypique dans Charlie Hebdo que c’est lui le directeur mais c’est lui qui ressemble le moins au journal quasiment.” Les départs liés à des conflits personnels ou politiques avec le chef s’enchaînent – Mona Chollet en 2000, Olivier Cyran en 2001, Michel Boujut en 2003, Philippe Corcuff en 2004, presque tous apparentés

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“l’histoire de Charlie est intimement liée à celle de la gauche française ces trente dernières années”

Jean-Baptiste Thoret, critique de cinéma

à la gauche radicale. Son contenu rédactionnel s’homogénéise : “A ce moment-là, Val commence à construire une vision du monde qui ressemble un peu au néoconservatisme américain de Samuel Huntington”, estime Philippe Corcuff. Ses partisans soutiennent eux sa ligne républicaine-laïque-badinterienneuniversaliste et post-SOS Racisme. Les contradictions internes culminent lorsqu’en 2008 Philippe Val contraint Siné à quitter le journal suite à un texte jugé antisémite sur Jean Sarkozy – visé par une plainte de la Licra, Siné sera relaxé en 2009. “L’affaire Siné a commencé, non pas à cause de cette fameuse chronique, nuance Catherine Sinet, rédactrice en chef de Siné Mensuel, mais parce que Val avait publié sa chronique sur Denis Robert où il tirait sur une ambulance. Siné lui était rentré dans la gueule.” Willem et Tignous s’opposent à son éviction, en vain. Charb, qui appelait Siné “tonton” et avec lequel, aux dires de ses proches, il avait un rapport filial, fait profil bas. Pourquoi ? Sans doute l’intérêt supérieur du journal – “l’ISJ” –, un concept valien beaucoup entendu par les membres de la rédaction jusqu’en 2009, a-t-il primé. “Pour lui, Charlie Hebdo, c’était tout, c’était le collectif, la boîte avant tout”, estime simplement Patrick Pelloux. “Avec l’histoire Siné et la fuite de Val dans les petits pieds de Sarkozy – des choses indépendantes de nous –, on s’est fait haïr par une frange plus importante de la gauche”, raconte Luz. “Philippe Val a cristallisé quelque chose qui a provoqué la haine absolue d’une ‘certaine’ gauche. Quand il a été nommé à Inter par Nicolas Sarkozy, ce fut le comble, pour eux”, confirme un membre de la rédaction. Invoquer la rumeur d’un retour de Val provoque des réactions fermes au sein de la rédaction de Charlie. “Fantasmes, oppose Gérard Biard. Je vais vous donner un scoop : si une seule personne est susceptible de reprendre le journal, c’est Voltaire.” Jean-Baptiste Thoret confirme : “Je connais bien Philippe Val, je ne crois pas à l’hypothèse à l’heure qu’il est de son retour en embuscade à 6, 8, 10 mois. Après ce laps de temps, on ne sait jamais...” L’intéressé lui-même dément dans Le Point du 5 février, tout en laissant le pied dans la porte : “S’ils [la rédaction] en exprimaient le besoin, nous pourrions discuter d’un point ou l’autre.” “Qu’il soit prêt si on faisait appel à lui, c’est probable, mais il peut toujours attendre ! Cette rumeur qui nous pollue agite surtout les anti-Val”, estime Laurent Léger. Quels sont les rapports de Riss avec Philippe Val ? Dur à dire. On raconte qu’une fois, Riss, dans un coup de colère, a attrapé l’intéressé par le col et failli le passer par la fenêtre. En 2011, Val lui cèdera une partie de ses parts, l’autre ira à Charb. Charlie Hebdo fait face à de nouveaux enjeux. L’hebdo est passé de 10 000 à 220 000 abonnements. Faudra-t-il s’adoucir pour les garder ? “On ne force personne à s’abonner, minimise Laurent Léger. On est évidemment très très heureux mais on va pas faire des unes sur

les francs-maçons ou l’immobilier à Paris. On va continuer à faire le journal qu’on aime.” Avant le 7 janvier, Charlie vendait 30 000 exemplaires. Le tirage du 25 février n’est pas encore déterminé. “Il ne faudrait pas redescendre à 30 000 mais avoisiner les 80 000 à 100 000 exemplaires vendus”, estime un collaborateur. “La réflexion sur l’attentat s’impose à nous, ajoute Pelloux. L’équipe s’est soudée autour d’un objet de mort et non par le succès du journal. On a eu les millions parce que les potes sont morts, pas parce qu’on faisait de beaux dessins.” “Cet argent peut être un cadeau empoisonné”, admet Riss. Avant les attentats, Charlie Hebdo était au bord de la faillite. “C’est à la fois incroyable et complètement cauchemardesque ces millions, lâche Pelloux. On n’avait plus un sou, il y a eu un plan de redressement, il a fallu licencier, certains n’étaient plus payés.” En cumulant abonnements, ventes du numéro du 14 janvier, dons et aides publiques, Charlie Hebdo devrait recueillir jusqu’à 30 millions d’euros. “Les dons, les subventions, les fruits de ces ventes doivent être bloqués pour assurer la pérennité du journal. Cette réflexion est collective. Cela veut dire pas de dividendes”, rapporte Laurent Léger. Aujourd’hui, le capital de l’entreprise appartient à 20 % à Eric Portheault, le directeur financier, à 40 % à Riss et à 40 % aux ayants droit de Charb, ses parents. “On vivra avec l’argent des ventes du journal et des abonnement, de manière classique. Tout le monde y tient. Riss et Portheault l’ont admis”, continue Léger. Jean-Baptiste Thoret : “Nous devons aller vers une transparence totale, respecter aussi les individualités, tant d’un point de vue financier qu’éditorial. Riss et le cogérant Eric Portheault iront dans ce sens. J’en suis convaincu.” Transparence. Si ce mot revient si souvent, ce n’est pas un hasard. Retour en 2006. Le numéro “C’est dur d’être aimé par des cons” se vend à 500 000 exemplaires. Cette année-là, les Editions Rotative enregistrent un résultat bénéficiaire de 968 501 euros. Fin juillet 2008, la rédaction de l’hebdo apprend dans Le Monde que 85 % de ces bénéfices ont été redistribués en dividendes entre les différents actionnaires (300 000 pour Val et Cabu, 110 000 pour Maris et 55 000 pour Eric Portheault). “La rédaction a failli imploser”, se souvient Patrick Pelloux. “Val part avec des dividendes faramineux sans verser un centime à des gens sous-payés dans un journal moribond après s’être enrichi en tapant sur Messier et le business : j’ai trouvé complètement indigne cette schizophrénie”, tacle un collaborateur. Une raison supplémentaire pour se méfier de la possibilité d’un retour de Philippe Val dans le giron de Charlie Hebdo. Mais il existe des irréductibles sceptiques : “Avec Siné on dit juste ‘gaffe, on les a vus à l’œuvre, ils sont forts’, mais peut-être qu’on est complètement paranos”, glisse Catherine Sinet. Anne Laffeter et Mathieu Dejean illustrations Martin Veyron et Dilem 11.02.2015 les inrockuptibles 17

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Paris, le 4 février

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“nous ne sommes que des dessinateurs” Le successeur de Charb à la tête de Charlie Hebdo, Riss, évoque la laïcité, l’islam et explique dans quel état d’esprit il prépare le numéro du 25 février.

Q

uel regard portez-vous sur le slogan “Je suis Charlie” ? Riss - Les gens mettent dans le mot “Charlie” des choses qui n’ont sans doute rien à voir avec le journal, qu’ils n’ont d’ailleurs pour certains jamais lu. Il faudrait leur demander ce qu’ils ont projeté. Les lecteurs habituels, en revanche, savaient. Lors de la marche, sur 4 millions, ils devaient être 30 000 à bien connaître Charlie Hebdo. Pour la plupart, c’était peut-être un symbole, à cause de la mort de personnalités aussi populaires que Cabu et Wolinski. Vous parlez des gens qui revendiquaient “être Charlie” mais qui n’étaient pas des lecteurs du journal. Aujourd’hui, vous avez 200 000 abonnés… 200 000 abonnés qui n’ont pas encore lu Charlie, parce qu’ils n’ont encore rien reçu dans leur boîte aux lettres ! (rires) Pensez-vous à ces nouveaux abonnés en préparant le prochain numéro ? Une chose est sûre : on ne va pas changer en quinze jours. Peut-être qu’ils seront déçus, peut-être qu’ils vont découvrir que Charlie n’est pas ce à quoi ils s’attendaient. Mais, dans tous les cas, on va essayer de faire un bon journal. Soit ils nous suivront, soit ils nous abandonneront. Mais ce n’est pas grave, c’est le geste qui compte. Pour ce numéro du 25 février, avezvous en tête que vous allez être scrutés, regardés par le monde entier ? Non, on travaille toujours de la même façon. On a toujours fait le journal en ayant présent à l’esprit que nous

étions lus, même si ce n’était pas par des millions de gens… Un ancien ministre pakistanais – qui n’en est pas à sa première fois – a mis votre tête à prix pour 200 000 euros… Il n’a jamais lu Charlie et n’a pas besoin de le lire, donc quoi qu’on écrive, cela ne changera rien. On va faire notre numéro comme on sait le faire, dans l’esprit Charlie et en essayant de ne pas prendre le lecteur pour un con, ce qu’on essayait déjà de faire avant, chaque semaine. Il n’y a pas de raisons que cela change. Vous avez annoncé qu’il n’y aurait pas de nouvelles caricatures. Pourquoi ? Quand il nous est arrivé d’en faire, ce n’était pas prémédité, ce n’était pas calculé. Je ne sais pas à l’avance ce qui va être dessiné. Je ne peux pas décréter ce que l’équipe va dessiner, c’est en lien avec l’actu. En revanche, par esprit de contradiction, je n’aime pas faire ce qu’on attend de nous. On n’est pas des bêtes de foire, on n’est pas là pour faire le numéro que les gens attendent. Quand on fait ces caricatures, on revendique le droit à pouvoir le faire pour tous. Or personne ne fait usage de ce droit à part nous ! Parfois, on se demande pourquoi on s’emmerde à le faire si on est les seuls. Résultat : les attaques sont toujours concentrées sur nous, parce que personne d’autre n’en fait usage. Aujourd’hui, beaucoup se revendiquent de Charlie, mais peu osent. A quoi bon se battre pour ce droit quand personne ne profite de cette liberté ? C’est bizarre. Un jour, on ne dessinera plus de caricatures dans Charlie parce que personne ne se sera battu,

personne n’aura fait usage de ses droits. C’est une liberté qui deviendra caduque. Dans les journaux américains, ils n’osent même pas publier ce qu’on a fait. Comment expliquez-vous cela ? Par la trouille ? Oui, c’est la trouille. En 2006, ça semblait évident de publier les caricatures du journal danois. Cabu était arrivé en conf de rédac en disant : “Vous avez vu ce qui se passe à France-Soir, le patron risque d’être viré parce qu’il a publié les caricatures.” On s’est dit qu’on allait les publier par principe, par solidarité, on ne les avait même pas vues. Seul L’Express nous avait suivis. Quelques années après, les gens se disent qu’ils ont eu tort. Les gens ont peur de blasphémer ? Les gens ont une trouille bleue, parce que lorsqu’on le fait, que se passe-t-il ? On se fait tuer ou on est menacé de mort. Ces menaces portent leurs fruits, créent un climat de peur. Pourtant, ça devrait être banalisé. Peut-être les gens ont-ils manifesté le 11 janvier contre leur propre peur. Certains ont peut-être aussi manifesté pour noyer par le nombre la tentative de récupération par l’extrême droite… Oui. Mais le FN a été un peu à la ramasse. Dans la législative du Doubs, le FN était en tête avec 32 % des suffrages au premier tour, tout de même… Même si le mouvement “Je suis Charlie” est sympathique, ça ne va pas calmer les esprits sur toutes les questions qui concernent l’islam. Certains vont encore en faire des tonnes. 11.02.2015 les inrockuptibles 19

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“depuis début janvier, on ne pense qu’aux morts. C’est insupportable”

On se demandait ce matin (l’entretien a été réalisé le 4 février – ndlr) en conférence de rédaction s’il n’y aurait pas des émeutes ou des violences à l’avenir. Dans un premier temps, ce ne sera peut-être pas la guerre civile, mais les choses seront peut-être difficilement contrôlables, les gens auront des réactions irrationnelles, on ne sait pas trop où on va. Nous, avec nos petits dessins, on est dépassés. C’est une situation absurde : nous ne sommes que des dessinateurs, rien d’autre, et d’un coup on fait de nos dessins un enjeu colossal. Ce n’est pas normal, ce n’est pas sain qu’autant de fantasmes, de désirs, de peurs pèsent sur des dessins. Le mouvement “Je suis Charlie” est sympathique, mais cela m’inquiète que nous, petit journal, soyons scrutés de la sorte. Que pensez-vous de ceux qui disent que ces attentats n’ont rien à voir avec l’islam ? De quel islam ? Qui dit ça ? Pourquoi y a-t-il eu des attentats dans ce cas-là ? Quand les mecs sont entrés, ils ont crié “Allahou Akbar”, ils ont fait référence au Yémen, ils ont demandé à une collaboratrice de lire le Coran avec un flingue sur la tête... Ce sont des faits, après les gens les interprètent comme ils veulent. Caroline Fourest a brandi la une de Charlie sur Sky News contre l’accord de la chaîne anglaise. Qu’en pensez-vous ? C’est un peu surréaliste, tout le monde parle de Charlie, mais on ne le montre pas. C’est un peu comme le tableau de Magritte (La Trahison des images – ndlr) : “Ceci n’est pas une pipe.” On dit : “Ceci n’est pas Charlie Hebdo.” Pourtant il faut le faire, dire “Ceci est Charlie Hebdo.”, il faut le montrer, sinon je préfére qu’on n’en parle pas du tout. Les tueurs sont entrés dans la rédaction parce qu’on faisait des dessins qui ne leur plaisaient pas, donc il faut montrer ces dessins. A l’inverse, cela revient à parler d’un crime dont on ne montre pas le mobile. Ce que Caroline Fourest cherchait à montrer, c’était le mobile. A Charlie, on met les pieds dans le plat, on montre les choses, peut-être qu’on manque de tact, qu’il faudrait trouver des astuces graphiques pour dire sans faire vraiment.

Honoré avait fait un truc marrant : un portrait de Mahomet avec un crâne, une tête de mort. C’était Mahomet, mais ce n’était pas vraiment son visage (rires). Mais même ça, je suis sûr que c’est trop pour certains. Peut-on encore faire Charlie Hebdo après ce qu’il s’est passé ? Ça laissera des traces. Au journal, on a eu beaucoup de mal à convaincre certains de dessiner parce qu’ils n’avaient pas la tête à ça, ou faisaient des dessins un peu tristouilles. Ça reviendra avec le temps. On est toujours confrontés au même problème : si on arrête, ils ont gagné, et si on continue, cela donne l’impression qu’on continue comme si rien ne s’était passé. Comment faire pour acter qu’il s’est passé quelque chose tout en continuant à ne pas donner raison à ceux qui nous ont cassé la gueule ? Depuis un mois, on gamberge là-dessus. Il fallait aussi qu’on se fixe une date pour se jeter dans le grand bain, sinon on allait rester au bord indéfiniment. Certains sont suivis par des psys, le travail qu’ils font sur eux-mêmes prendra du temps. Mais on fera pas le journal dans deux ans. C’est dur à dire, car il faut aussi prendre soin de soi. Ma position peut être ressentie comme une violence, quelque chose de dur. Finalement, après deux ou trois réunions, on a convenu qu’on ne pouvait pas attendre que tout le monde soit prêt. C’est quoi être prêt ? Retrouver un état serein comme avant ? On ne le retrouvera jamais, on ne sera jamais prêt, on est obligé de vivre avec. Chacun revient au journal à son rythme. Aujourd’hui, le journal est riche. Votre capital serait de 15 à 20 millions d’euros. Allez-vous garder la structure actuelle, partager cet argent ? Cet argent peut être un cadeau empoisonné. A la limite, on serait plus tranquilles si on ne l’avait pas. Il servira à la sauvegarde du journal en cas de danger, de crise exceptionnelle. On ne va pas tout claquer en cinq ans. Mais pour la trésorerie, ce seront les ventes qui indiqueront la bonne ou mauvaise santé du journal. J’ai essayé de leur dire que cet argent allait être gelé, un peu comme fait Le Canard enchaîné. Le principal est de faire un bon journal qui se vende.

Avez-vous envie de répondre à l’article de Delfeil de Ton dans L’Obs du 14 janvier qui reproche à Charb d’avoir entraîné la rédaction à la mort ? Je pense qu’il se trompe. Si c’était le cas, après tous ces morts, la rédaction devrait aujourd’hui prendre la direction opposée. Les langues devraient se délier, mais la rédaction est toujours sur la même ligne. Delfeil de Ton surestime la prétendue mainmise de Charb sur la rédaction. Je crois au contraire que ces histoires de dessins n’ont jamais posé aucun problème éditorial. Il a une vision erronée, il exagère le rôle de Charb et la supposée servilité de la rédaction qui serait censée suivre jusqu’à la mort. La laïcité est-elle en danger ? Elle est tout le temps dénigrée. Pour parler des laïcs, on dit “laïcards”. Quand quelqu’un veut faire respecter la laïcité, on parle de taliban de la laïcité. Vouloir faire respecter la laïcité avec rigueur devient un intégrisme. Tout est inversé. La laïcité a besoin d’être respectée comme toutes les règles, comme le code civil, comme le code des impôts. Certains arrivent à faire passer l’application de la laïcité pour une agression, pour un mépris des gens. Aujourd’hui, d’aucuns estiment que la laïcité est devenue un outil anti-islam alors qu’elle vise à faire cohabiter les religions dans et avec la République. C’est aussi pour que les religions mettent de l’eau dans leur vin. Toutes les religions ont tendance à vouloir faire en sorte qu’on vive dans une société théocratique. Elles se font toujours un peu violence pour accepter les règles de la démocratie. Certaines grandes religions traditionnelles, après mille difficultés, se sont accommodées de la démocratie. Il n’est pas impossible de pratiquer une religion et d’être démocrate et laïc en même temps. Aujourd’hui, même si on peut être musulman et laïc, certains dans l’islam ont du mal à comprendre ce qu’est la démocratie. Ils veulent vivre dans une société théocratique. Ce n’est pas marginal. Il y a un vrai phénomène. C’est un défi politique à notre démocratie. Depuis la séparation de l’Eglise et de l’Etat, c’est un combat perpétuel des dessinateurs…

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Un dessinateur de presse est critique de la religion en général. On a été confrontés aux cathos intégristes, on a eu plein de procès pour des dessins sur le petit Jésus. Ils nous accusaient de racisme antichrétien. Plus tard, on a été poursuivis pour racisme antimusulman. C’était la même logique : ils voulaient fabriquer une notion juridique de racisme, qu’il soit acté par le droit français que faire un dessin sur une religion constituait un acte de racisme. Lors du procès des caricatures, je ne voyais pas comment le droit français allait se dédire de ce qu’il avait affirmé de manière forte, avec plein d’auditions de la Cour de cassation, pour les catholiques. Comment expliquez-vous qu’un discours disant que Charlie est raciste et islamophobe ait tant pénétré une frange de la gauche radicale ? Ils ont fait de la lutte antiraciste un fonds de commerce. L’extrême gauche, c’est divisions, dissensions et subdivisions. Charlie Hebdo l’a un peu subi. Il suffit qu’on ait un point de vue un peu ferme sur la laïcité. Au sein du NPA, certains nous soutiennent, d’autres nous traitent de racistes.

On est juste le révélateur d’une fracture qu’il y a au sein de cette extrême gauche. Lutte ouvrière nous a soutenus car ils sont très laïcs. Ils n’analysent pas ce qu’on fait en terme de racisme. C’est dégueulasse de dire ça. C’est prendre les gens pour des imbéciles : les musulmans, qu’ils soient pratiquants ou non, sont capables de comprendre ce qu’est la laïcité. Ce n’est pas une agression, c’est un mode de vie en communauté. Et c’est pour tout le monde pareil. Chez des anciens comme chez des actuels de Charlie Hebdo revient parfois la crainte du retour de Philippe Val. La trouvez-vous justifiée ? A l’hôpital, je craignais surtout le retour des tueurs ! Il faut aller de l’avant. Il n’a jamais été question de faire le journal avec les anciens. Val a quitté le journal. Charlie Hebdo excite les esprits. Il y a de la jalousie, de l’aigreur. On charge un peu trop la mule. C’est de la médisance. Val ne va pas revenir. C’est complètement idiot. Au contraire, il faut régénérer le journal, le faire avec des jeunes. Ce qu’on a toujours fait. Se tourner vers le passé, c’est mourir. Un journal qui fait revenir d’anciens dirigeants sent le sapin.

Aujourd’hui, vous êtes sous protection policière. Comment le vivez-vous ? On avait déjà été sous protection policière après l’incendie. On ne savait pas très bien de quoi on devait être protégés. Maintenant, on le sait. Des gens ont été tués. Faire un journal dans ces conditions, c’est vraiment lourd. Vous ne connaissez pas votre bonheur. Depuis début janvier, on ne pense qu’aux morts. C’est insupportable. Il va falloir refaire Charlie avec tout ça en tête, avec les mesures de police. Pour faire un journal comme Charlie en France aujourd’hui, il faut tout ce dispositif. C’est dingue d’en arriver là. C’est à se demander s’il faut continuer de le faire dans ces conditions. On a envie de faire Charlie, mais combien de temps tout cela va-t-il durer ? Comment travailler dans ces conditions ? Pour recruter, ce n’est pas évident. On commence à chercher des gens pour travailler avec nous, certains disent non car ils ont peur. Ils demandent : “Est-ce que je serai obligé d’aller au journal ? Est-ce que je serai obligé de signer de mon vrai nom ?” Ils ont la trouille. En interne, Charlie est un journal qui fout la trouille. Il y a un vrai enjeu de vie et de mort. Des gens sont morts dans des conditions démentielles. En plus de supporter la disparition des morts, il faut refaire un journal marrant et léger dans des conditions très difficiles. Il faudrait presque le faire dans un blockhaus, à un mètre de profondeur. Certains ne veulent pas travailler dans un lieu super sécurisé, d’autres au contraire l’exigent. On a visité des locaux avec des spécialistes de la protection, des trucs comme dans les films. Après, on se dit que c’est possible, que ça peut recommencer. Avec le cas de la convocation du petit Ahmed et de son père à Nice, on voit que la précipitation et la crispation créent des situations pour le moins particulières… Après, c’est au cas par cas. Je ne connais pas ce monsieur, ni ce gamin. Il y aura forcément des maladresses dans la précipitation. Espérons que le climat en France ne se tende pas trop et que les gens se calment. Dans tous les sens du terme. On voudrait vivre un peu normalement. propos recueillis par Anne Laffeter et Mathieu Dejean photo David Balicki pour Les Inrockuptibles 11.02.2015 les inrockuptibles 21

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alyah et yerida Après Mohamed Merah et les meurtres de l’Hyper Cacher, de plus en plus de Juifs français sont tentés de quitter l’Hexagone pour rejoindre Israël. Explications sur un phénomène qui a aussi son revers.

C

’était une idée, rien d’urgent.” Marie, 60 ans, envisageait de partir en Israël pour sa retraite. Il y a un mois, elle décide pourtant avec son mari de faire ses valises du jour au lendemain. Ils traversent la Méditerranée pour rejoindre Netanya, sur la côte israélienne. Sans parler hébreu, sans logement et sans savoir s’ils réussiront à relancer leur commerce en Israël. “Je pleure depuis trois jours, du matin au soir. Pour le moment, on campe à droite à gauche. C’est dur, mais on y arrivera.” Quelques semaines auparavant, les époux avaient découvert des tags antisémites sur les murs de leur synagogue, un choc que la tragédie de l’Hyper Cacher a transformé en déclic.

Malgré les difficultés de l’arrivée, les nouveaux expatriés sont persuadés d’avoir fait le bon choix. “En France, je commençais à sombrer dans la paranoïa. Je demandais à mon mari de troquer sa kippa pour une casquette. Un climat antisémite est en train de se mettre en place. Je le ressens, c’est palpable.” En dépit des violences israélopalestiniennes, Marie assure avoir trouvé un refuge : “Quitte à prendre des risques, autant être dans un pays où il y a des structures de défense. Il y a une armée organisée pour nous protéger. Le territoire est sécurisé. En Israël, la vie est plus forte que tout. On se sent costauds, tous ensemble. Mais vous n’imaginez pas à quel point je suis triste de voir ce que la France devient.”

Les Français juifs partant en Israël se comptent désormais par milliers. Selon les chiffres de l’Agence juive, ils sont passés de 1 900 en 2012 à plus de 7 200 en 2014. Un record historique qui place la France en tête des pays d’émigration vers Israël, devant la Russie et les Etats-Unis. Si Marie est partie précipitamment, la plupart des Français qui font leur alyah – “l’ascension” en hébreu – bénéficient d’un programme préparatoire (réunions d’information, entretiens préalables…) et d’une aide renforcée des institutions francoisraéliennes, via le Sal Klita, le “panier d’intégration” (un soutien financier pendant un an), auquel s’ajoutent des cours d’hébreu gratuits,

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“c’est difficile de vivre dans un pays où tu as l’impression qu’on ne t’aime pas” Anne, 29 ans, comédienne

un défraiement du billet d’avion, une réduction des impôts… Sur le site de l’Agence juive, il est demandé “aux futurs olims (les immigrants) de faire preuve de patience et de ne pas oublier que l’émigration en Israël demande un certain temps”. Depuis les attentats parisiens, l’ONG croule sous les demandes, et organise deux à trois réunions d’information par jour, rassemblant chacune plus de quatre-vingts personnes. Pour l’année 2015, elle table sur 10 000 départs. Si le climat d’inquiétude peut être décisif, Daniel Benhaïm, le directeur de l’Agence, décèle plutôt un faisceau d’éléments déclencheurs : “Une crise identitaire qui entraîne un questionnement sur le devenir de la France et de l’Europe. Une crise économique qui pousse les jeunes à aller voir ailleurs. Et enfin une crise sécuritaire, liée à la recrudescence des actes et des crimes antisémites.” Outre l’affaire Ilan Halimi en 2006, les crimes de Mohamed Merah en 2012 et le drame de l’Hyper Cacher, 851 actes antisémites, dont 241 avec violences physiques, ont été recensés en France en 2014 selon le dernier rapport du SPCJ (Service de protection de la communauté juive), publié il y a quelques jours. Soulignant que “l’antisémitisme est devenu toujours plus violent et hyperviolent”, le rapport révèle que le nombre d’actes antisémites a doublé, en une seule année. “En France, dit Anne, 29 ans, comédienne, on ressent aujourd’hui que les gens n’apprécient pas les Juifs et ont peur des Arabes. C’est difficile de vivre dans un pays où tu as l’impression qu’on ne t’aime pas. Ça fait des années qu’on vit des trucs atroces. Je n’arrive plus à me sentir française. Autour de moi, tout le monde fuit, j’ai l’impression d’être abandonnée. Il faut que je parte.” Jean-Marc Dreyfus, historien spécialiste de la Shoah, enseignant à l’université de Manchester, souligne la banalisation de l’alyah : “Pendant longtemps, ceux qui partaient étaient majoritairement des orthodoxes ou des sionistes religieux,

et c’était davantage le fait d’une petite classe sociale moyenne. Ce n’est plus le cas. Aujourd’hui, la discussion sur le départ est partout. Le propre du judaïsme français, c’est qu’il faut négocier son identité tout le temps. Il semblerait que certains Français juifs n’aient plus envie de négocier. Il y a quelque chose de nouveau, lié au choc des attentats. Mais aussi au marasme français, à une crise identitaire et républicaine continue.” Miléna, 24 ans, chanteuse yiddish et doctorante en anthropologie, est partie à Jérusalem il y a trois mois. Elle avait deux motivations, communes à de nombreux Juifs : la réalisation de soi et la quête de son identité. Mais une angoisse montante a participé à sa décision : “L’été dernier, pendant les manifs de soutien à Gaza, on a entendu ‘mort aux Juifs, retourne dans ton pays’. Et après l’assaut de la synagogue de la rue de la Roquette, aucun intellectuel n’a réagi, il n’y a eu que du silence. Les récits de mon grand-père sur l’Holocauste me sont revenus. Pour la première fois de ma vie, j’ai eu peur, mon sang s’est glacé. Où sont les voix de ceux qui descendaient dans la rue il y a encore dix ou quinze ans pour nous soutenir ?” Yves 1, la cinquantaine, comprend l’afflux des départs. “Sauve qui peut”, dit-il entre de longs silences et de lourdes larmes. Il assure n’avoir “plus aucune certitude sur son avenir” et reconnaît “se sentir plus en sécurité en Israël”, mais il préfère rester en France, “pour résister”. En réponse au malaise français, le Premier ministre Benyamin Nétanyahou a rappelé, dès le lendemain de la tuerie de Vincennes, qu’il ouvrait largement les portes du pays : “A tous les Juifs de France, tous les Juifs d’Europe, je vous dis : Israël n’est pas seulement le lieu vers lequel vous vous tournez pour prier. Israël est votre foyer.” Rappelant l’intérêt que Benyamin Nétanyahou pourrait trouver à capter les voix de citoyens francophones lors des élections anticipées du 17 mars prochain, Suzanne 1, jeune réalisatrice belge installée à Paris, dénonce avec colère

une “sacrée propagande”. “Je crois aussi qu’il ne faut pas négliger la question démographique et la nécessité pour Nétanyahou de grossir les effectifs des colonies. N’oublions pas que les Israéliens font moins d’enfants que les Palestiniens.” Ahurie par les illusions des Français en partance, Suzanne conclut : “Evidemment, c’est attirant. Le pays est très beau, à Tel-Aviv tu fais la fête, tu vas à la plage, les gens se parlent comme si on était tous frères… J’ai pensé à partir moi aussi. Mais c’est un endroit schizophrénique, un pays vraiment violent, qui bouffe l’énergie vitale des gens. Même ma famille, plutôt riche, plutôt de gauche, partie là-bas il y a des années en pensant que ça allait être la paix, commence à légitimer des discours violents et artificiels. C’est un pays qui n’a plus beaucoup d’espoir. Et puis tout le monde fait comme si on était en Europe ou aux Etats-Unis, alors qu’on est au MoyenOrient. Moi, je trouve ça pathétique.” Une violence également ressentie par Miléna : “En tant que juive, c’est douloureux de voir les limites de ce pays : l’absence de politique sociale, le racisme très fort, le gouvernement de droite dure, les disparités de classe, le système scolaire inégal… Dans ce petit pays, les jeunes cumulent trois boulots pour payer leurs études, c’est un pays rude où la plupart des gens sont dans la survie.” Il n’existe aucun chiffre officiel concernant les retours en France, mais Miléna connaît nombre de yerida – la “descente”. “En général, les gens ne le disent pas trop quand ils rentrent, mais autour de moi il y a une quantité impressionnante de retours.” Pour sa part, elle poursuit sa quête. Elle ne se voit pas rester en Israël. Elle n’imagine pas non plus revenir en France, “un pays trop vieux, élitiste et hiérarchisé. Un pays rongé par une morosité terrible. Je n’ai pas envie de me sentir frustrée et enterrée à 26 ans. Après Jérusalem, je ne sais pas où j’irai… Le Juif est peut-être réellement condamné à trimballer ses valises ?” Olivia Müller illustration Dilem pour Les Inrockuptibles 1. Le prénom a été modifié 11.02.2015 les inrockuptibles 23

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“entrer de plain-pied dans la Sociodémographe, spécialiste des questions de discrimination ethnique Patrick Simon s’inquiète de la radicalisation autour de la laïcité et combat l’idée que le communautarisme soit en pleine expansion.

V

ous travaillez sur les questions de discrimination ethnique. Les débats portant depuis un mois sur la laïcité et la place de l’islam dans la société française compliquent-ils votre analyse critique de la réalité des discriminations ? Patrick Simon – Le traitement de l’événement s’inscrit dans un contexte de crise permanente du modèle d’intégration et des relations à la réalité multiculturelle de la société. Plusieurs points de rupture ont brisé la dynamique de mise en cohérence de la société française avec sa dimension multiculturelle : l’émergence du Front national en 1984, le débat autour de la loi de 2004 sur les signes religieux à l’école, la création du ministère de l’Identité nationale en 2007 et le débat de 2009 sur l‘identité nationale… Il existe des visions très contradictoires sur la loi de 2004. Quoi qu’on en pense, elle a créé un contentieux. Du point de vue des représentations collectives, elle marque le passage de la figure de l’immigré à celle du musulman et vient matérialiser une focalisation sur la religion comme élément conflictuel dans la vie de la cité. La division de la société sur des lignes religieuses et ethniques s’est accusée et nous ne sortons plus du cycle de surenchères verbales dans les discours publics. La lutte contre les discriminations elle-même est malheureusement sortie du radar des politiques publiques sans même avoir été mise en œuvre.

Le procès du communautarisme vous paraît-il légitime ? Pour moi, cette accusation ne veut rien dire d’un point de vue sociologique. Le communautarisme serait la propension à faire passer en priorité les intérêts de sa communauté d’appartenance, à développer ses relations dans cette communauté, voire à vivre en vase clos. Les critères du communautarisme ne sont cependant jamais explicités dans les discours, on se contente de lancer l’anathème. Or le communautarisme dénoncé ici renvoie la plupart du temps à la visibilité de pratiques culturelles ou religieuses distinctes des pratiques établies, sans que celles-ci soient spécialement excessives ni en contradiction avec les valeurs dites républicaines. La question posée est donc celle de l’acceptation des différences : jusqu’où peuvent-elles s’exprimer ? Force est de constater que le niveau de tolérance a dramatiquement baissé si l’on en croit la multiplication des références au communautarisme. Les injonctions faites aux “musulmans” de se “démarquer” m’inquiètent. Qu’est-ce qui vous inquiète le plus, au juste ? L’interpellation des personnes sommées de s’aligner et d’accepter une formulation qui ne peut être discutée. Les comportements déviants sont interprétés comme un défaut de loyalisme. La coercition est montée d’un cran avec les lourdes condamnations pour provocation ou apologie du terrorisme. La communion initiale qui s’était formée dans la condamnation des attentats se fragilise et nous recreusons la fracture.

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a société multiculturelle” Vous avez souvent écrit qu’il n’existait pas de réseaux de sociabilité créés à partir du religieux dans les banlieues. Vous le pensez toujours ? Il y a des réseaux de sociabilité autour du religieux, mais ce que j’ai écrit est qu’ils n’étaient pas exclusifs et que rares sont ceux, musulmans ou personnes issues de l’immigration, dont les réseaux de relation sont composés uniquement de personnes de même religion ou origine. Il y a une ouverture certaine dans les relations sociales et matrimoniales en France : on se mélange entre origines, y compris dans l’intimité ; les frontières ethnoraciales et religieuses ne sont pas aussi étanches que cela. En revanche, l’accès à l’emploi, au logement, aux positions de prestige dans les structures hiérarchiques est filtré par les origines, des murs de verre sont érigés pour maintenir les privilèges de la population majoritaire. Cette déconnexion entre une structure sociale relativement fluide et des ségrégations ethnoraciales assez affirmées est singulière. La situation est-elle propre à la France ? Dans le cas américain, les discriminations sont le reflet d’une structure sociale extrêmement cloisonnée, héritée de la ségrégation raciale institutionnalisée : on se mélange peu aux Etats-Unis. Même s’il y a des voies de mobilité et le début d’une plus grande mixité résidentielle, relationnelle et dans les unions. L’émergence d’un mouvement des “mixed-race” témoigne d’un affaiblissement des frontières raciales. A travers les quotas et une politique volontariste,

les pouvoirs publics ont axé leur action sur l’emploi, l’accès à l’université… et ont fait sauté certains verrous. L’affirmative action n’a pas fondamentalement changé la structure sociale de base mais elle a fait bouger les élites. En France, on fait l’inverse : la structure sociale de base s’est progressivement adaptée aux conditions nouvelles de la société multiculturelle, mais ça ne bouge pas en haut. Ce qui s’est passé les 7 et 9 janvier va renforcer cette déconnexion. La société française a du mal à faire le saut et à incorporer la dimension multiculturelle dans ses modes d’organisation et dans ses représentations. L’enjeu est d’actualiser le logiciel politique permettant à tous et toutes de trouver une place et de participer à la définition des valeurs de la société. Cette réponse n’est pas dans l’exclusion, voire l’expulsion. Elle n’est pas non plus dans l’assimilation et l’entrée dans l’invisibilité prônées par les tenants d’un modèle républicain qui pose plus de problèmes qu’il n’en résout.

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“construire une cohésion à partir de la diversité, et pas dans sa négation”

Les progrès de l’islam radical vous semblent-ils prégnants ? La question est plutôt de savoir si l’on assiste à une dynamique d’extension de la référence religieuse parmi les personnes “de culture musulmane”. Dans le contexte actuel où le rapport aux origines des jeunes issus de l’immigration est conflictuel, on pourrait s’attendre à ce que la religion devienne une dimension dominante de l’identité. Or ce n’est pas ce qu’on observe : en 2009, les musulmans citaient d’abord leur origine comme principale dimension de leur identité (51 %), loin devant la famille (34 %) et la religion (33 %). Ce qui s’est passé depuis ? Je ne crois pas qu’en cinq ans la pratique religieuse soit devenue plus intense. Pensez-vous que la société française ait les ressources politiques nécessaires pour apaiser les controverses sur la laïcité et l’islam ? Les débats qui s’organisent confusément sur la laïcité et la façon de s’accommoder de la diversité culturelle dans la société française dessinent une réaction de groupe majoritaire hégémonique qui veut faire entrer les autres – les minoritaires – dans un moule culturel dominant. Le modèle de l’assimilation reste extraordinairement prégnant. L’imposition du moule est justifiée de deux façons complémentaires : il s’agit d’aider les minoritaires à s’émanciper des aliénations communautaires et protéger la société des communautarismes. Or vouloir l’émancipation des gens contre leur gré, cela s’appelle du totalitarisme. La laïcité n’est pas épargnée par ce tournant totalitaire, comme le montre Jean Baubérot en évoquant une laïcité messianique, de combat, qui a remplacé la laïcité ouverte codifiée par la loi de 1905. De ce fait, la laïcité n’apparaît plus comme une référence au-dessus des divisions susceptible de permettre le rassemblement et la cohésion des Français. Confisquée par l’une

des composantes, elle avive les conflits plutôt qu’elle n’offre une porte de sortie. C’est un drame pour tous ceux et toutes celles qui croient encore dans la force de la laïcité ouverte. Que révèlent les nombreux clivages au sein de la gauche sur ces questions ? La laïcité et l’islam sont un ferment de contradiction interne très puissant à gauche depuis des années. La question du multiculturalisme divise la gauche dite républicaine. Il y a un pôle qui défend une vision assez réactionnaire de l’idée républicaine, volontiers caporaliste, pour laquelle l’assimilation doit être restaurée et qu’une partie du problème réside dans la perte d’autorité face à des immigrés qui ne jouent plus le jeu. Un autre défend un nouveau contrat social en tirant les enseignements de l’histoire, notamment coloniale. Une troisième position insiste sur les inégalités sociales, minimise l’importance des discriminations, considère qu’il ne faut pas traiter des identités pour ne pas attiser les conflits et finalement s’en remet au facteur temps en espérant que la génération suivante trouvera sa place comme l’ont fait les migrants européens dans l’entredeux-guerres. Ma position est qu’il faut entrer de plain-pied dans la société multiculturelle, laisser les identités s’exprimer pour leur conserver une certaine plasticité et s’attaquer véritablement aux discriminations ethnoraciales comme on l’a fait, avec beaucoup de conviction, pour l’égalité entre les femmes et les hommes. Il nous faut un nouveau contrat social et des référentiels en phase avec les pratiques sociales. Qu’entendez-vous par “nouveau contrat social” ? Dans cette révision de ce qui fait société, il est important d’éviter la formation de minorités ethnoraciales assignées à des rôles subalternes. Il faut rendre crédible leur appartenance à la société et leur légitimité à participer à part entière et sur un pied d’égalité à la communauté nationale sans conditions préalables. Il nous faut construire une cohésion à partir de la diversité, et pas dans sa négation. Il faut donc porter un discours de reconnaissance au plus haut niveau : la France est une société multiculturelle depuis plus d’un siècle et demi, c’est un fait constitutif. Plus concrètement, il s’agit d’ouvrir les espaces à la mobilité des minorités racialisées, partant du constat qu’il existe des systèmes de discrimination, de filtrage, appuyés sur des représentations négatives. Cela doit s’appuyer sur des politiques d’égalité volontaristes. La politique de lutte contre les discriminations doit ouvrir des points d’accès aux strates supérieures de la société qui ont été confisquées depuis la fin des Trente Glorieuses. propos recueillis par Jean-Marie Durand illustration Olivier Tallec pour Les Inrockuptibles

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une semaine bien remplie S’approprier un nouveau festival de musique à Paris, s’intéresser au passé de l’avocat de Walter White avant Breaking Bad, redécouvrir les représentations de la justice sur grand écran, s’offrir une belle place des Victoires et retrouver l’art défricheur marseillais.

Baxter Dury

bouquet à nous Fireworks Bonne nouvelle pour les Parisiens : le festival A Nous Paris-Fireworks s’installe ce week-end dans les salles les plus chouettes de la capitale. Jusqu’au 25 février, prévoyez des concerts de Baxter Dury, DJ Shadow, Ry X, Allah-Las ou encore Years & Years. De jolies découvertes en perspective.

Ben Leuner/AMC

Margaux Ract

festival du 14 au 25 février à Paris, festivalanousparis-fireworks.fr

spin-off Better Call Saul Prequel de Breaking Bad, Better Call Saul se déroule six ans avant que l’avocat véreux de Walter White ne prenne en main ses affaires douteuses. Saul s’appelle alors encore Jimmy et n’est qu’un avocat modeste en route vers sa spécialisation dans le crime. L’acteur Bob Odenkirk dans le rôle principal + le showrunner Vince Gilligan aux manettes = youpi ! série depuis le 9 février sur Netflix France Bob Odenkirk 28 les inrockuptibles 11.02.2015

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Christine And The Queens

que du bonheur les Victoires de la musique

cour de ciné que justice soit faite ! Avec quatre-vingts films et sept cours de cinéma, le Forum des images propose un cycle passionnant sur les représentations de la justice. Aux fictions et docus s’ajouteront des rencontres rares. Par exemple avec Frédéric Gros, spécialiste de Foucault, et Pierre Joxe, ancien ministre et maintenant avocat pour mineurs, qui débattront, mercredi 18 février, des alternatives à la répression.

Rendez-vous de la lose, la cérémonie des Victoires de la musique donne généralement à voir un sombre aspect du paysage musical français. Cette année, pourtant, certains nominés (Christine And The Queens, Frànçois And The Atlas Mountains) ravivent l’espoir. Pour suivre la cérémonie en s’épargnant les frissons de la honte devant la télé, reste une bonne idée : croiser les doigts et écouter à la radio le déroulé des festivités. cérémonie le 13 février à 20 h 50 en direct du Zénith de Paris sur France 2, mais aussi sur France Inter, présenté par Collin et Mauduit

cinémas jusqu’au 22 mars, cycle “Que justice soit faite”, Forum des images, Paris, forumdesimages.fr

Carlotta Films

Douze hommes en colère de Sydney Lumet (1967)

love triangle la Friche la Belle de mai

art contemporain du 14 février au 19 avril, Marseille, lafriche.org, trianglefrance.org

Courtesy Catriona Jeffries, Vancouver

Au menu de cette nouvelle saison, un Moucharabieh jubilatoire conçu par l’actuelle et les ex-directrices de l’association Triangle qui fête ses 20 ans. Des œuvres inédites d’Eva Barto, Gail Pickering ou Lynette Yiadom-Boakye seront présentées au sein du dispositif ultraventilé de Clémence Seilles. Mais aussi une expo de la Californienne Margaret Honda et le retour de résidence des artistes du programme Trankat, implanté à Tétouan, dans le nord du Maroc. As It Comes (so also) de Raymond Boisjoly (2013) 11.02.2015 les inrockuptibles 29

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tomber dans le piège de la panne grâce aux inRocKs La semaine dernière, du beurre et l’argent du beurre, une sirba nuptiale, un petit oiseau timoré, une construction millénaire, une ouverture poétique et un conte défait.

T

out a commencé comme dans un rêve. Pas un rêve rose bonbon crétin, pas un “conte de fées parfaitement réglé” comme la rencontre de Mila Kunis et Ashton Kutcher : “Il était grand, il était beau, il était fort (…) Elle, mignonne et menue (…) Cet après-midi-là dans le réfectoire du lycée, ils se regardèrent langoureusement et s’embrassèrent.” Rien à voir. Non, un truc épais, bancal, déglingué, et lyrique, comme une soirée avec Taraf De Haïdouks. “L’alcool aidant (…) voilà la coquine qui se déhanche, les mains tournicotant pour aguicher, tandis qu’elle pousse la ritournelle, que violons, accordéons, flûte et cymbalum attaquent une sirba nuptiale à la cadence d’un galop du diable.” Mon cerveau prend feu, tout explose. Mais là, ça vire au cauchemar. C’est quoi ce bordel ? Le froid, le courant d’air, l’alcool ? Une incompatibilité chimique, ça peut arriver, ça aussi. Non, pas d’excuse mon pote, ça va venir, on se concentre ! Rien n’y fait. “Le petit oiseau est sorti, timoré, comme un premier jour d’école.” Décolle Bip-Bip, déploie tes ailes mon albatros ! Venga, hombre, venga ! Es un matador, un conquistador, vamos, vamos ! Mais tu vas bander, Duphallus ! Assure ! Ne détruis pas en trois minutes “la construction millénaire du sexe fort”. “Sexe fort”, l’expression n’aurait jamais dû traverser mon cerveau qui, du coup, produit une image. Eric Zemmour en miniature, nu, sexe énorme dressé vers les cieux se moque de moi en se frottant les mains de son petit air narquois : “Tu es un sexe faible, misérable droitdelafemmiste ! UN SEXE FAIBLE. Niark niark niark.” Mayday ! Ça retombe, merde, merde ! C’est mort. “Voici l’autre origine du monde, pendouillant comme un double menton.” Tout le principe de la domination masculine est là, dans ce dérisoire “petit bout de peau violacé”, “rabougri” et désobéissant. L’arme de guerre “n’est en fait qu’un petit écrou”. Ma Tsigane me regarde, s’arrête. Plus de violons, plus d’accordéons, plus de cymbalum. Silence gêné, moment suspendu. Je vois bien que la féministe en elle ne se satisfait pas de cette déroute du pouvoir phallique. Mais alors que je m’apprête à appuyer sur la fonction combustion spontanée pour disparaître à jamais de cette misérable existence, elle éclate de rire. Vraiment ? C’est drôle ? Bah, oui, en fait, c’est un peu drôle, cette foirade. C’est même tordant quand on y pense, d’être tenu par un bout de chair dans lequel le sang afflue plus ou moins. Hilarant. On peut pas avoir “le beurre et l’argent du beurre. Etre drôle et beau gosse”, explique Chris Esquerre. Ce soir, je suis drôle, c’est déjà ça. Après tout, rire c’est jouir un peu et peut-être plus que ça. Pour François Morel, le rire “est une ouverture poétique sur le monde, c’est simplement essayer de s’en sortir, pour ne pas mourir, ne pas désespérer, partager des choses”. Eloge de la panne : et dire que j’ai failli passer à côté de ça. Bandaison, piège à cons ! Alexandre Gamelin

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Maxi Failla/AFP

Un manifestant devant l’Association mutuelle israélite où a eu lieu l’attentat sur lequel enquêtait le juge Nisman. Buenos Aires, le 21 janvier

chronique d’une mort arrangée Le juge argentin Alberto Nisman a été retrouvé suicidé le 18 janvier. Une version difficile à croire alors que les investigations du magistrat se rapprochaient dangereusement de la présidente de la République, Cristina Kirchner.

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n Argentine, on a l’habitude de dire avec défi, et humour, que Dieu est argentin. On comprend mieux alors, dans l’affaire Nisman, du nom de ce juge retrouvé mort le 18 janvier, la raison pour laquelle ses voies sont impénétrables. Alberto Nisman avait en charge de démêler une des affaires les plus sensibles de l’histoire récente de l’Argentine : l’attentat, le 18 juillet 1994, contre l’Association mutuelle israélite argentine à Buenos Aires. Quatre-vingtcinq victimes, une enquête bâclée à dessein et toujours pas de coupables. On sait pourtant que l’Iran et le Hezbollah sont derrière. Mais on sait aussi que l’Argentine de Cristina Kirchner, la Présidente, est alliée avec Téhéran pour des raisons commerciales. Quant au juge Nisman, on sait qu’il devait témoigner devant le Parlement argentin de l’avancée de son enquête le lendemain de sa mort. On sait aussi qu’il travaillait à un mandat d’arrêt contre la Présidente, pour entrave à l’enquête. Les circonstances de la mort du juge sont pour le moins troubles et ne seront probablement jamais élucidées. Mais la conclusion à laquelle pourrait parvenir

une enquête de police, le suicide, ne sera jamais crue par une population qui a déjà conclu au crime d’Etat. On comprend la méfiance des Argentins vis-à-vis de leur police et de leur justice lorsqu’on sait que l’affaire Nisman n’est que la dernière d’une longue série de morts violentes non élucidées dont les enquêtes ont été bâclées, voire sabotées. Souvent, dans ces exécutions sordides, apparaît en creux un des multiples services secrets du pays. L’Argentine en compte une dizaine : toutes les forces de sécurité ont le leur, y compris la préfecture de police de Buenos Aires. Le plus puissant d’entre eux, et donc le plus détesté, a été créé en 1972 et a sévi durant la dictature militaire (1976-1983) : le SI ou Secrétariat au renseignement. Il se trouve que l’un des chefs de cette officine était le principal informateur du juge Nisman. Il se trouve aussi que ce maître espion,

la fin de règne de Kirchner est marquée par la corruption

Antonio Stiusso, en poste depuis 1972, a été congédié par la Présidente en décembre 2014 après avoir, des années durant, servi le couple Kirchner en écoutes illégales de leurs principaux opposants. Il se trouve encore que, accusé de complot, le SI a été dissous. Mais au-delà de ces derniers éléments, c’est la réaction du pays qui est impressionnante. Au lendemain du “suicide” du juge Nisman, l’Argentine s’est polarisée comme jamais entre pro et anti-Kirchner, le long d’une fracture sociale entre riches et pauvres, entre urbains “dollarisés” et ruraux, entre la capitale et le reste du pays. Dans quelques mois, Cristina Kirchner achèvera son second mandat et ne pourra en briguer un troisième lors de l’élection d’octobre 2015. Une fin de règne marquée par la corruption et une crise économique larvée, faite d’inflation rampante et de taux de change officieux et officiel du dollar américain. Affaiblie, la Présidente n’a pas encore désigné de successeur mais prépare minutieusement son avenir. En nommant par exemple à la tête du nouveau service d’espionnage un des siens et en le rendant intouchable pendant quatre ans. Anthony Bellanger

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Gina Rodriguez D’une spontanéité cash dans la série Jane the Virgin, elle a créé la surprise aux Golden Globes.

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Henry Garfunkel/Redux/RÉA

resque trop naturelle pour être vraiment à sa place, c’est choquée et émue que Gina Rodriguez a reçu le Golden Globe de la meilleure actrice pour une série comique. D’origine portoricaine, elle est alors, à 30 ans, encore quasiment inconnue du grand public américain et l’emporte face à des pointures de la télé. C’est seulement la deuxième fois qu’une Latina décroche un tel prix, et c’est une première pour la chaîne The CW qui développe sa série. Dédiée au public teen et inondée de programmes plus ou moins regardables, la chaîne a eu l’audace de produire Jane the Virgin, adaptation d’un charme déconcertant d’une telenovela vénézuélienne. Avec à sa tête une interprète étonnante. Après avoir été formée à la célèbre Tisch School of the Arts de New York, Gina Rodriguez a justement expérimenté le soap pendant deux ans dans l’indéboulonnable Amour, gloire et beauté, et a aussi admis cash dans ses interviews avoir refusé par la suite un paquet de rôles de “Latina de service” en attendant un “vrai rôle”. Bien lui en a pris. Claire Pomarès Jane the Virgin tous les lundis sur The CW

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le conducteur qui chante sur la ligne 6 du métro

“et tu savais qu’une pomme d’avant vaut cent fois une pomme d’aujourd’hui ?!”

les gens qui photographient des fromages pour Wikipédia

retour de hype

retour de bâton

hype

buzz

pré-buzz

“Io sto con Erri”

Jean-François Copé en examen

le Napoléon d’Abel Gance

The Divine Comedy à la Philharmonie

ALA.NI

“oh non, ça c’est rien, c’est la grosse puce que je me suis fait implanter pour pouvoir faire des photocopies A3”

“mais Tsípras, il faisait du tennis, non avant ?”

lever les yeux au ciel comme Catherine Deneuve

le trop-plein d’impôts sur la marijuana au Colorado

l’adjectif qualificatif “sympa”

Les gens qui photographient des fromages pour Wikipédia Petites mains d’un projet ambitieux : WikiCheese. “Io sto con Erri” Mot d’ordre de soutien à l’écrivain italien Erri De Luca, poursuivi pour avoir soutenu le mouvement NoTAV et appelé au sabotage du chantier de construction de la ligne TGV Lyon-Turin. Morrissey a annulé un concert en Islande,

l’annulation d’un concert de Morrissey à cause du snack de la salle

“nan, mais la Saint-Valentin, c’est une fête commerciale, tsé”

le snack de la salle refusant d’enlever la viande de son menu. “Et tu savais qu’une pomme d’avant vaut cent fois une pomme d’aujourd’hui ?!” Nouveau “on peut tromper une fois mille personnes”. Le Napoléon d’Abel Gance A Paris, Francis Ford Coppola (qui en détient les droits) a annoncé le début d’une nouvelle restauration du chef-d’œuvre. D. L.

tweetstat A l’approche de la Saint-Valentin, Diddy se laisse aller à quelques confidences exaltées. Suivre

Diddy @iamdiddy

I like long romantic walks to the bank! 03:11 - 3 févr. 2015

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Dont le taux est passé de 2,5 % à 2 % le 1er février… Less money less problems.

“J’aime les longues promenades romantiques en direction de la banque !”

51 % Varoufákis Le nouveau ministre des Finances grec.

47 % Rimbaud

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la disparition Deux scientifiques canadiens ont imaginé la vie sur Terre sans les humains. Un scénario établi à partir de données réelles.

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ue deviendrait notre planète sans les humains ? C’est la question que posent deux scientifiques sur leur chaîne YouTube, AsapScience, où l’on peut voir des séquences de quatre minutes qui s’interrogent sur des sujets aussi essentiels et hétéroclites que “pourrait-on vivre sur Mars ?”, “est-ce le froid qui nous rend malade ?” et même l’épineux problème de la poule et de l’œuf. Même si les vidéos sont illustrées par des dessins rigolos, les deux animateurs expliquent sérieusement ce qu’il en est, arguments scientifiques à l’appui. Ils ont donc fait les comptes et rassemblé les données : Qu’adviendrait-il si d’un seul coup, hors drame ou apocalypse, d’un claquement de doigt, l’humanité entière disparaissait ? Sans tous ces pieds pour la tasser, que deviendrait la Terre ? D’abord, répond AsapScience, on assistera (façon de parler) à une immense phase de chaos. Les centrales nucléaires s’éteindront en quelques heures. Plus d’électricité. La nuit sans lueur artificielle, la nuit noire, percée seulement par la Lune et les étoiles, tombera à nouveau, pour la première fois depuis l’invention des réverbères à gaz. Mus par la faim, bêtes et bétail s’égaieront dans la nature, faute d’éleveur furibard pour les recadrer. Soyons précis : cela représente 1,5 milliard de vaches, 1 milliard de cochons et 20 milliards de poulets à la recherche d’une main d’homme où trouver leur pitance. Ce sont en fait les 500 millions de chiens et 500 millions de chats livrés à eux-mêmes qui les trouveront et les mangeront à notre place. Mais loin de leur environnement domestique – niche et panier –, nos chiens et chats, même le ventre plein, ne feront pas

le poids face aux loups, coyotes et chats sauvages qui, sans fusil à l’horizon, prendront le dessus. Toute la chaîne alimentaire réajustera ses maillons. Sans les humains, par contre, moins de nourriture pour les rats et les blattes qui aimaient se vautrer dans nos déchets. Ils survivront peut-être mais ne pulluleront plus. La situation est plus inquiétante pour les poux et les morpions qui, sans nous, selon AsapScience, disparaîtront. On a toujours tort : des espèces s’éteignent à cause de notre présence, mais d’autres se volatiliseront avec nous. En ville, les rues seront des rivières et les métros seront noyés sous les eaux. Les maisons qui ne seront pas ensevelies sous la végétation brûleront à cause de la foudre. Et si le feu ne prend pas, termites et autres insectes amateurs de bois mettront les charpentes à terre. AsapScience estime par ailleurs à un siècle le temps qu’il faudra pour que le fer, sans entretien, rouille complètement au contact de l’oxygène : ponts et immeubles tomberont en morceaux, puis en poussière. Seul le plastique inoxydable tiendra le coup quelques dizaines de milliers d’années encore. A part donc ces quelques éclats fluo dans les sédiments, rien ne pourra plus témoigner de la présence de l’homme. A moins que rien ne se passe comme prévu dans le scénario des deux Canadiens. Mais plus personne ne sera là pour les contredire. Nicolas Carreau illustration Jérémy Le Corvaisier pour Les Inrockuptibles

pour aller plus loin L’épisode d’AsapScience youtube.com/watch?v=guh7i7tHeZk

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vous n’y échapperez pas

le frenchcore Plus chic que le normcore américain, le français vous rhabille avec swag et subtilité.

Vincent Desailly



e damoiseau ci-contre peut vous sembler familier – et pour cause. Vous l’avez peut-être déjà vu se faire larguer par Adèle Exarchopoulos dans La Vie d’Adèle, film où il symbolise une existence lambda que la protagoniste choisit de quitter. L’ironie veut que, dans la vraie vie, nos deux jeunots filent le parfait amour. Depuis, Jérémie Laheurte est devenu le visage du label parisien branchouille Harmony, qui propose du sportswear haut de gamme. Ainsi, l’égérie et la marque semblent promettre la même chose : une absolue normalité teintée d’une pointe de rêve. Harmony (mais aussi les jeunes griffes Jour/Né ou Etienne Derœux) propose un chic français moderne : des pièces streetwear à la relecture luxueuse – bombers en cachemire, survêts retaillés en costumes, finitions dignes de la haute couture. Ainsi, ces pièces font le grand écart entre deux cultures opposées, entre le vêtement de loisirs type Lacoste à ses débuts et sa réappropriation par la rue dans les années 90. Voici donc l’arrivée d’un normcore à la française, ou d’un frenchcore, comme ont commencé à le nommer certains magazines anglo-saxons.  Difficile d’oublier cette tendance de la saison estivale qui consistait à se déguiser en touriste américain en route pour le musée d’Orsay. Plus qu’un buzzword ou une hype, elle a encouragé chaque hipster à se pencher sur sa propre notion de la normalité. Et si en Amérique, l’uniforme de base mise sur l’ultrapragmatisme, en France, la culture du mix & match est perçue comme une forme d’émancipation. Comme vous le diront toutes

les icônes du chic gaulois, d’Inès de la Fressange à Caroline de Maigret, la mode française a toujours décloisonné les hiérarchies et les fonctions du vêtement : anti-total look, on mêle Stan Smith (parce qu’on avait les mêmes au lycée), pull qui gratte tricoté par mamie et sac de luxe (mais vintage uniquement). En somme, une silhouette qui jumelle une connaissance des coupes classiques et des matières nobles et un amour-haine pour la culture capitaliste. Ainsi, le quotidien devient luxueux et le luxe une affaire quotidienne. Quant à Harmony, dont le nom souligne une quête de fluidité entre les genres et les gens, il ne pourrait pas plus tomber à pic qu’aujourd’hui. Alice Pfeiffer

ça va, ça vient : Marilyn Manson tout flou

2003 Pour l’album The Golden Age of Grotesque, le chanteur de metal indus’ raconte la carrière du tueur Charles Manson. Il y évoque aussi “l’art dégénéré”, terme choisi par le régime nazi pour interdire l’art moderne et favoriser son “art héroïque” militaire. Manson questionne ainsi – de façon métaphorique grâce au floutage – la relation entre art, folie et contrôle.

2005 Cette publicité recrée la couverture de l’album culte Mechanical Animals paru en 1998. Grâce à un filtre évoquant la pauvre qualité des produits cryptés ou volés, le chanteur tente de décourager le téléchargement illégal. Par ailleurs, ce brouillage symbolise sa mutation de chanteur underground sombre devenu référence culturelle universelle.

2015 A 46 ans, il livre un nouvel album empreint d’une violence profonde, mais pimenté de références au blues. Dans le premier single Killing Strangers, il mêle les sons lourds de basse et une batterie qu’on lui connaît à une guitare “façon Delta blues”, dit-il. La brume de la couverture est un trouble choisi, une fluidité mature et transstyle. A. P.

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Sébastien Wygaerts au dîner “Les seconds sont les premiers”, en octobre 2013. Il a désormais son restaurant, Couvert Couvert, en Belgique

hot spot

Soma 13, rue de Saintonge, Paris IIIe, 09 81 82 53 51, fermé dimanche et lundi

Benjamin Schmuck

C

hez Ploum, il concoctait l’une des meilleures asian food de Paris. On retrouve l’excellent Sourasack Phongphet opérant sa magie au milieu d’un bar-caboulot dans le très chic IIIe arrondissement. Au programme, des tapas asiatiques à la fois simples et raffinées. En entrée, du ceviche de chinchard, un méli-mélo de poissons crus, des coquillages (coques, couteaux, moules) nageant dans une marinière au saké, du poulpe au thé vert et concombre, le tout assaisonné de citron vert, coriandre et épices diverses. Un vrai bol d’air iodé, un shoot de fraîcheur parfumée. Côté plats chauds mais extrafrais, du lieu noir laqué, du porc au gingembre, du bœuf angus teriyaki fondant, du futomaki au crabe à coque molle, c’est un festival terre-mer-océan Pacifique à partager et picorer à coups de baguettes magiques. Rien à voir avec le jap ou le thaï habituels. Pour arroser, une jolie cave, mais on conseillera le saké tiède. Service djeuns, efficace et enjoué. Par contre, attention, c’est petit (comptoir et trois tables serrées) et il y a du monde. Réserver ou venir tôt : sensations extrême-orientales garanties, pour environ 30 euros. Serge Kaganski

bouche à oreille

les seconds au piano Derrière les chefs médiatisés se cachent des seconds souvent talentueux, que le concept Fulgurances met à l’honneur.

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ans l’univers ultrahiérarchisé et toujours plus personnalisé de la gastronomie, l’idée détonne et ouvre des perspectives. Donner aux seconds, les compagnons de l’ombre, un peu de la lumière qui entoure habituellement les stars des fourneaux structure depuis plus de quatre ans les activités de Sophie Cornibert et Hugo Hivernat, fondateurs de Fulgurances. En 2010, l’Anglais Sam Miller, second de Rene Redzepi au restaurant Noma de Copenhague, avait ouvert le bal. “J’ai eu l’impulsion de lui proposer le concept après un dîner au Noma pour l’anniversaire de ma mère, raconte Hivernat. Redzepi n’était pas là, Sam avait tenu la barre, la soirée était incroyable.” Cinq ans plus tard, la 31e édition de ces dîners en forme de révélateurs de talents intitulés “Les seconds sont les premiers”, se déroule les 16 et 17 février à Paris. Sous les frimas, le Brésilien Henrique Gilberto va décliner sa cuisine maturée aux côtés de Massimo Bottura à Modène et du pape locavore Alex Atala dans son pays d’origine. “La prochaine étape pour Henrique, ce sera d’ouvrir son propre lieu, un restaurant-ferme au Brésil. Nous aimons beaucoup les

personnalités comme la sienne. Les mettre en avant, c’est comme une nécessité.” L’esprit “pop-up”, celui des restaurants éphémères, correspond à un désir profond de la planète food toujours en quête de nouveauté et de mouvement. Les compères de Fulgurances l’ont compris. Par leurs références éloignées de l’imaginaire “terroir éternel + toques” qui gouverne encore largement la cuisine, ils accompagnent naturellement une idée pointue et élégante de la haute gastronomie, tournée vers les révélations. Sophie Cornibert est une ancienne étudiante en cinéma et une fan de rock qui affiche dans son salon des livres de Lester Bangs. Elle a travaillé notamment pour Omnivore. Avant de fonder Fulgurances avec elle, Hugo Hivernat a débuté comme organisateur de concerts punk. Forts de ces profils inhabituels dans le milieu, ils multiplient les projets. A la fin de l’été dernier, ils ont publié une belle revue, Itinéraires d’une cuisine contemporaine, dont le deuxième numéro est en préparation. En couve du premier, un homme de dos se penche pour ramasser des fleurs. La délicatesse même. Olivier Joyard fulgurances.com

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après le blizzard Le beau temps est (presque) au rendez-vous dans Vieux frères – Partie 2, le nouvel album de Fauve ≠. Avec le collectif, et via les commentaires sur les réseaux sociaux, bilan de deux années passées dans la tempête des médias et de la scène. par Maxime de Abreu

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e Monde publiait il y a deux ans le compte rendu d’un concert à l’International, petite salle du XIe arrondissement de Paris. Sur scène, Fauve ≠ n’en est qu’à son sixième concert mais déjà le bouche à oreille les fait sortir du cercle restreint des premiers fans, de quelques émissaires de labels et du prébuzz sur les réseaux sociaux. Quand on rencontre le collectif dans cette même salle, les souvenirs sont encore frais dans les mémoires. “On était plus naïfs que maintenant. On n’avait aucune idée de ce que ce projet allait donner. Et surtout, si on nous avait dit ce qui allait arriver, on ne l’aurait pas cru. Aujourd’hui, c’est vertigineux. On est déjà retombés sur des vidéos de ce fameux concert : c’est affligeant tellement c’était naze !” Depuis, Fauve ≠ a joué des dizaines de concerts à travers la France, rempli vingt fois le Bataclan à Paris et fait la une

de nombreux journaux et magazines, dépassant largement le champ de la presse musicale. Sur internet (voir interview), la folie de cette émergence s’est exprimée par l’amour aveugle des uns, autant que par la haine sans limite des autres. A propos de Fauve ≠, on a vite commencé à parler de “phénomène”, de “groupe générationnel”, de “succès sans précédent” dans le rock français. Au final, c’est la subjectivité de chacun qui valorise, aujourd’hui, un projet musical ancré dans la postmodernité. Avec ses “chansons” où l’on ne chante pas, son “rock” sans guitares ou presque, cette “starification” anonymisée, sa “révolte” sans revendications et une “normalité” qui n’a rien de banal, Fauve ≠ a su s’adresser à un public considéré comme une multitude d’individualités, et non comme une masse informe avide du dernier produit culturel en vogue. En février 2014, Fauve ≠ a sorti son premier album, Vieux frères – Partie 1. Le collectif y racontait sa traversée

du “blizzard”, nom qu’il a donné aux angoisses existentielles qu’il tente d’exorciser. Un an après, il publie la suite, une Partie 2 qui devait mettre en musique la sortie du tunnel, le retour du beau temps après les joies de l’aventure commune et de l’émergence artistique. Mais les choses ne semblent pas si simples. “A un moment, on avait pensé faire un album à l’extrême inverse du blizzard, c’est-à-dire plus lumineux que ce qu’il est au final. Mais on a été rattrapés par la vie. Fauve ≠ c’est super, ça nous a montré plein de choses nouvelles. Mais d’autres ne changent pas et de nouvelles angoisses peuvent apparaître.” Deux ans après le début de l’explosion, l’objectif individuel des membres du collectif est en partie atteint. Pour la prochaine étape, il faudra patienter, car rien ne semble compter davantage que leur farouche envie d’indépendance et de liberté : “Après l’album et la tournée, on a prévu de ne rien prévoir.” Fauve serait même capable de se saborder.

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“nous sommes les premiers critiques de Fauve ≠” Sur internet, le groupe a reçu autant d’amour que de haine. Il réagit, ici, à ce qu’on a dit de lui de l’autre côté de l’écran.

Ce titre du Gorafi : “Une classe de collège avoue être à l’origine du groupe Fauve ≠” Fauve – On est flattés, mais ils auraient pu mieux faire ! On est plutôt fans du Gorafi. Ils sont tellement drôles… Là, limite, c’est un peu soft. On est bon public des parodies de Fauve ≠ – et il y en a pas mal. Parfois c’est drôle, même si c’est méchant. Et puis parfois, ça ne l’est pas. On est comme tout le monde, si c’est insultant, on ne va pas kiffer. Mais on se parodie nous-mêmes, il faut être réaliste. C’est John Lydon qui disait, en gros : “Les critiques ne me dérangent pas : quoi qu’on me dise, je m’étais déjà fait la réflexion avant.” Nous sommes les premiers critiques de Fauve ≠. On a du recul sur ce qu’on fait.

en nous disant que c’était cool que des gens de générations différentes fassent des choses similaires sans se concerter. C’est après ça qu’on l’a rencontré pour la première fois. C’est un peu con de dire que Michel Cloup, c’est pour les vieux et que Fauve ≠, c’est pour les jeunes. Quand il a commencé avec Diabologum, il avait le même âge que nous. Ce sont juste deux époques différentes. Quand on rencontre notre public et qu’on communique avec lui, on se rend compte que les profils sont très variés. Il n’y a pas que des jeunes qui nous écoutent, et au sein des jeunes, on ne fait pas l’unanimité.

Un tweet d’un attaché de presse de label : “Je viens d’écouter le nouveau titre de Fauve ≠, faudra vraiment arrêter de comparer à Diabologum, c’est aussi proche que Maître Gims de NTM !” En vrai, on respecte à fond Diabologum, mais on n’en avait jamais entendu parler avant qu’on nous compare à eux. Depuis, on a écouté, et nos avis divergent au sein du collectif. Certains aiment, d’autres pas… Savoir si on en est une pâle copie ?… On n’a jamais essayé de faire un truc dans un style ou dans un autre. Si on l’avait connu avant, Diabologum nous aurait sans doute inspirés, mais ce n’est pas le cas. Ce qui est drôle, c’est qu’on a rencontré Michel Cloup et Arnaud Michniak. On a discuté avec eux pendant des heures, ils ont été hyper cool et bienveillants.

Le commentaire d’une fan sur Facebook : “Merci Fauve ≠ de me sauver la vie à chaque fois” C’est super touchant. Imagine la première fois que tu reçois ce genre de message… On a commencé à faire de la musique pour nous-mêmes, pour se faire du bien, pour régler nos problèmes. Du coup, quand on reçoit ce genre de messages, dans lesquels des gens nous disent que notre musique les aide, leur fait du bien, on est presque désolés. C’est comme si on nous attribuait une intention qui n’était pas la nôtre. On nous remercie pour un truc qu’on n’a pas forcément voulu. On ne se sent pas légitimes vis-à-vis de cette gratitude. Ça nous est déjà arrivé de recevoir des témoignages qui vont assez loin, de personnes qui nous parlent de choses très, très personnelles et de situations qui peuvent être critiques. On sent parfois une responsabilité qui nous dépasse complètement.

Un titre de Slate, dans le même esprit : “Michel Cloup Duo : écoutez le Fauve ≠ pour les vieux” On entend souvent qu’on a trente ans de retard. Mais nous, quand on était plus jeunes, on écoutait Limp Bizkit, Radiohead, Blink et Noir Désir. Si, en écoutant Fauve ≠, certains ont ressenti l’envie de découvrir Michel Cloup, tant mieux ! On a cette anecdote improbable : l’année dernière, après avoir publié une courte vidéo qui s’appelait Vieux frères – on commençait à être sûrs que ce serait le titre de l’album –, on reçoit un mail de Michel Cloup sur Facebook nous disant que son dernier 45t, sorti deux mois plus tôt, s’appelait Vieux frère, au singulier. On a halluciné. Il a continué

Ce tweet inquiet d’un critique ciné : “Bon, après Abd Al Malik, y a plus qu’à craindre le premier film de Fauve ≠. Récit d’une bande de jeunes foufous qui luttent contre le blizzard” Le cinéma, c’est un vrai sujet pour nous. On a toujours été très tournés vers la vidéo, c’est dans l’ADN de Fauve ≠. On y a pris goût. Après, on ne fera jamais un film d’une heure et demie… Mais quand on prend plaisir à tourner des clips, à les scénariser, on se demande forcément : pourquoi ne pas aller plus loin ? On n’irait pas démarcher des producteurs, ce n’est pas notre optique, mais il y a des comédiens et des vidéastes dans le collectif, l’idée de tourner est séduisante. 11.02.2015 les inrockuptibles 47

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“personne, dans le collectif, ne lit de poésie. On est trop des bouseux pour ça” Un tweet du Crew des Haterz : “Le seul truc pire que Fauve ≠ ? Les fans de Fauve ≠. Et le seul truc pire que les fans de Fauve ≠ ? Les fans de Fauve ≠ qui font une cover de Fauve ≠” Ce site est génial ! Ce sont de vrais fans de rap, ils connaissent tout. Mais ils sont hyper caustiques… Ils aiment bien chambrer. Là, bon, ils s’attaquent à l’ennui de nos fans sur internet. C’est dur de réagir, car c’est une vision biaisée par les réseaux sociaux. Ceux qui s’y expriment à propos de Fauve ≠, souvent, ils vont soit dire un truc complètement dithyrambique et absurde, soit dire un truc vraiment haineux. Ceux qui s’expriment ne sont pas représentatifs des gens qui nous écoutent. Quand on va à la rencontre du public après les concerts, les gens nous ressemblent, on parle le même langage. Les gens qui ne voient Fauve ≠ qu’à travers le prisme d’internet seraient très surpris s’ils venaient à un de nos concerts. Le commentaire d’un fan transi sur YouTube : “Ok Fauve ≠ vous êtes des génies, vous avez une inspiration divine, c’est pas possible autrement. Je tremble, c’est débile mais je tremble tellement, c’est beau et sincère” Quand tu avais 15 ans et que tu étais fan d’un groupe, tu ne t’es pas dit, à un moment, que c’était des génies ? On a tous ressenti ça un jour. Bon, après, on a aussi noté que certains en font des tonnes pour se faire remarquer à travers nous. On ressent aussi ça dans les messages privés qu’on reçoit. Certains sont sincères, d’autres non.

un deuxième album plus lumineux Après Vieux frères – Partie 1, Fauve ≠ était censé raconter la sortie du “blizzard”, dire comment était la vie une fois les tourments existentiels apaisés, dépassés. Et puis cette Partie 2 a pris un peu de retard – peut-être le temps de réaliser que ce n’était pas si simple de s’échapper de soi, de tout régler pour la simple raison qu’on avait prévu de le faire. Dans le nouveau Fauve ≠, on note effectivement une lumière jusque-là inconnue, qui se diffuse doucement du premier au dernier morceau, le bien nommé Les Hautes Lumières (où il est question, notamment, de la faïence des rues de Lisbonne, la ville du spleen au soleil). Mais entre les deux, il y a des paysages moins dégagés : l’angoisse est toujours au rendez-vous de Paraffine ou T.R.W. (le débit est frénétique), et la mélancolie a la part belle dans le très hip-hop Bermudes. Les guitares mutines de Tallulah et le calme (relatif) de Révérence, juste avant Les Hautes Lumières, viennent toutefois apporter ce qu’il fallait de paix pour que le contrat fauvien soit respecté. Un album en clair-obscur, donc, à l’esthétique toujours aussi brute – bien que moins rêche par moment –, et qui pose en creux cette question : qu’attendre de Fauve ≠ après ça ? album Vieux frères – Partie 2 (Fauve Corp)

Un tweet anarcho-friendly d’un journaliste : “On a dépensé toutes nos réserves d’illusion, on a touché le fond, on est à sec, sinon à découvert” – Quote de #Fauve ≠ ou du #ComitéInvisible ?” C’est intéressant. On a échangé quelques mails avec le Comité invisible. Mais on ne sait pas très bien ce qu’ils défendent. Fauve ≠ est un groupe engagé, mais cet engagement est très personnel, local, dans notre entourage, pas à l’échelle de la société. Certains interprètent ça, parfois, comme quelque chose de militant, de politique. Ce n’est absolument pas notre propos. Ça ne veut pas dire qu’on n’a pas d’opinions politiques, mais Fauve ≠ n’est pas le véhicule de ces idées. Fauve ≠ est plutôt tourné vers le développement personnel. Si, le FN est au second tour en 2017, on sera touchés, chacun de nous ira voter, mais on n’utilisera jamais Fauve ≠ pour faire du prosélytisme politique. Orelsan a cette punchline dans le morceau Suicide social : “Essaie d’écrire des bonnes paroles avant d’la prêcher”. Tout y est dit sur les “chanteurs engagés”. Le commentaire mainstream d’un youtubeur : “Mouais, bof. Ça sonne comme un épisode de Joséphine ange gardien ou comme un roman de Marc Levy.” C’est dur ! Mais on n’a jamais cherché à faire l’unanimité ou à conquérir du public. On n’est pas dans le mainstream, même si le projet a pris un peu d’ampleur. Certains vont se détourner de Fauve ≠ pour cette simple raison, en disant “c’était mieux avant”. Un morceau comme Les Hautes Lumières est effectivement moins noir, moins dur, plus fleur bleue que ce qu’on a pu faire avant. Mais on a eu de très bons retours de ceux qui nous suivent et nous comprennent. Quand on travaillait sur ce morceau, on savait qu’il n’allait pas plaire à tous nos fans. Mais on avait envie et besoin de faire des choses positives. Ce tweet d’une critique littéraire : “– Je suis une chienne, une salope. Je veux que tu m’aimes pour la honte que je t’inspire. – Fauve ≠ ? – Non, Georges Bataille.” Là, on est carrément dans l’extrême inverse, quand les gens vont attribuer à Fauve ≠, pour déconner ou pas, une violence et une intellectualisation de la dureté – des choses qu’on ne trouvera jamais dans nos textes. On est beaucoup trop naïfs pour ça. On est davantage en accord avec ceux disant qu’on est trop fleur bleue ! On a déjà entendu que Fauve ≠ introduisait la littérature dans la musique. Qu’on introduise de la densité de texte, on comprend. Mais de la littérature… Nos textes sont quasiment toujours écrits dans l’optique d’en faire des chansons, ils n’ont pas vocation à exister par eux-mêmes. On se nourrit peu de littérature, même si on est parfois assez lyriques. Personne, dans le collectif, ne lit de poésie. On est trop des bouseux pour ça. Mais ce n’est pas grave : avec les outils qu’on a, on arrive à exprimer ce qu’on a envie d’exprimer.

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la nouvelle voix de l’Amérique Dans le top 10 du New York Times en 2013, le roman de Chimamanda Ngozi Adichie, Americanah, raconte l’histoire d’une jeune Nigériane aux Etats-Unis et, au-delà, la difficulté persistante d’être noir. par Nelly Kaprièlian photo Rüdy Waks pour Les Inrockuptibles

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’est en arrivant en Amérique que je me suis sentie noire”, commence Chimamanda Ngozi Adichie, qui partage décidément nombre de points communs avec Ifemelu, l’héroïne du très ambitieux et très réussi Americanah, son troisième roman après L’Hibiscus pourpre et L’Autre Moitié du soleil (situé durant la guerre du Biafra). “On a beau essayer de faire comme si elles n’existaient plus, les questions de race sont toujours présentes, et partout. Le problème aux Etats-Unis, c’est qu’on vous le rappelle toujours mais en déguisant ça de façon correcte. Dans mon livre, quand l’un des personnages parle d’une ‘femme très belle’, on finit par comprendre que c’est sa façon de désigner les Noires, sauf qu’il n’ose pas dire ‘Noires’, ce qui est encore pire.” Comme Ifemelu, cette écrivaine de 37 ans a quitté le Nigeria pour faire ses études à Philadelphie. Aujourd’hui, elle navigue entre les States et l’Afrique où elle enseigne. Dans Americanah, fresque à la construction impressionnante, tout en va-et-vient temporels et géographiques, Ifemelu finira aussi par se réinstaller à Lagos, après une dizaine d’années passées sur les campus, à tenir un blog hilarant sur le fait d’être noir aux Etats-Unis. Alors qu’elle débarque à Philadelphie, elle a rompu (on n’en dévoilera pas les raisons) avec Obinze, son grand amour de jeunesse. Adichie alterne les passages sur ces deux personnages, leur arrivée difficile (Obinze échouera à Londres) en Occident,

la peur des sans-papiers, l’arnaque de ceux qui prétendent leur trouver un passeport ou leur arranger un mariage, la pauvreté et les boulots sordides, les petits amis blancs d’Ifemelu qui, même gentils et amoureux, ne la comprennent jamais vraiment. Mais si Americanah brasse nombre de questions, c’est aussi une grande histoire d’amour : “Oui, je voulais écrire une histoire d’amour. Les écrivains contemporains se méfient tellement de ce sujet qu’ils ne s’autorisent pas à en parler autrement qu’en étant sarcastique, avec même une certaine sécheresse. Je voulais parler de l’amour car c’est important dans nos vies, et aussi parce que je pense que l’amour est une question féministe. Dans les histoires d’amour que j’ai lues, les femmes ne sont jamais agissantes. C’est l’homme qui décide toujours tout, et même aujourd’hui, beaucoup de femmes l’acceptent. Je voulais qu’Ifemelu soit une participante à parts égales dans cette relation, pas une de ces filles qui s’écrasent pour trouver un homme.” Elle a d’ailleurs écrit un discours sur ces questions, Nous sommes tous des féministes (édité depuis, il paraît en même temps qu’Americanah), que Beyoncé a repéré sur le net : celle-ci a alors contacté la jeune femme pour lui demander l’autorisation de le sampler sur l’un de ses titres, Flawless. “Depuis, on ne me parle plus que de Beyoncé, pas de mes livres, soupire-t-elle quand on mentionne la pop-star. Mais je dois dire que Beyoncé

a été courageuse de s’affirmer en tant que féministe. Le féminisme commence avec la façon dont vous croyez en vous. Partout dans le monde, les filles sont élevées dans l’idée d’être aimables, même si pour cela, on doit prétendre être ce qu’on n’est pas. Je ne marche pas là-dedans : je refuse d’être différente pour plaire. Les femmes pensent qu’elles n’ont pas à donner leur opinion, car elles risqueraient de faire peur, alors elles s’excusent. Elles sont encore enjointes, de façon insidieuse, de se taire. Et puis il y a encore, dans la culture, l’idée qu’une femme n’est pas complète si elle ne vit pas avec un homme. On lui inculque qu’elle doit accepter de se compromettre pour être en couple, car ce serait le plus important.” Quant on lui demande quels sont ses auteurs de référence, elle nous cite une litanie de romancières africaines, et conclut que, bien sûr, elle admire Toni Morrison. Et l’on se dit qu’elle pourrait bien, un jour, occuper la même place, devenir l’écrivain afro-américain majeur du XXIe siècle. Véritable fruit d’une culture mondialisée, Americanah est une œuvre hybride, qui mixe parfaitement littérature contemporaine américaine avec voix africaine. Il se peut que les futurs grands romans américains soient écrits par une Nigériane, et l’on ne s’en plaindra pas. Americanah (Gallimard), traduction de l’anglais (Nigeria) par Anne Damour, 528 p., 24,50 € Nous sommes tous des féministes (Folio) traduit de l’anglais (Nigeria) par Mona de Pracontal et Sylvie Schneiter, 96 p., 2 €

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© Harumi Klossowska. Photo Robert McKeever/Courtesy Gagosian Gallery

Untitled, c. 1990-2000, color Polaroid, 10,2 × 10,2 cm

les Pola X de Balthus Censurés lors de l’exposition Balthus l’an dernier en Allemagne, les clichés retrouvés après la mort du peintre sont rassemblés dans une publication. Certains de ces Polaroid sont actuellement exposés à Paris. par Jean-Max Colard

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ernières études, dernière peinture, et dernière muse : dans les ultimes années de sa vie, passées dans le Grand Chalet de Rossinière en Suisse profonde, chaque mercredi après-midi, le peintre Balthus (1908-2001) a fait poser sa jeune voisine, Anna Wahli, dans son atelier. De 8 à 16 ans : sous son regard pictural, elle est ainsi passée de petite fille à jeune fille en fleur. Entre-temps, Balthus abandonne les esquisses préparatoires au profit de l’appareil photo Polaroid, passant des heures à observer et corriger les poses de son jeune modèle, preuve de l’extrême soin que Balthus a toujours porté à ses toiles à la fois classiques et sulfureuses, troubles et tranquilles. Ce sont plus de 1 900 clichés que la fille du peintre, Harumi Klossowska de Rola, et son compagnon,

le photographe Benoît Peverelli, ont retrouvés après sa mort et rassemblés dans un livre publié par Steidl. L’an dernier, l’exposition de ces clichés au musée Folkwang d’Essen, en Allemagne, a été annulée à la suite d’une polémique lancée dans Die Zeit où des critiques parlaient de “témoignages d’avidité pédophile”. Quelques-uns de ces Polaroid sont actuellement exposés par la galerie Gagosian à Paris, études-photos d’un dernier tableau, resté inachevé, Jeune fille à la mandoline, et qui semble,  comme toujours chez Balthus, suspendu hors du temps. A mi-chemin du rêve et du fantasme. Balthus jusqu’au 28 février, Gagosian Gallery, Paris VIIIe, Balthus – The Last Studies de Nicolas Pages et Benoît Peverelli (Steidl), 430 pages, 480 €

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© Harumi Klossowska. Photo Robert McKeever/Courtesy Gagosian Gallery

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© Harumi Klossowska. Photo Robert McKeever/Courtesy Gagosian Gallery

Ci-dessous : Jeune fille à la mandoline, 2000-2001, huile sur toile, 190 × 250 cm

© Harumi Klossowska. Photo Robert McKeever/Courtesy Gagosian Gallery

Ci-contre : Untitled, c. 1990-2000, colorP olaroid, 10,2 × 10,2 cm

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Pour les quatre images ci-dessus : Untitled, c. 1990-2000, color Polaroid, 10,2 × 10,2 cm © Harumi Klossowska. Photo Robert McKeever/Courtesy Gagosian Gallery

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Looking, ou les errements drolatiques d’une bande de potes gays à San Francisco. De gauche à droite : O. T. Fagbenle, Frankie J. Alvarez, Jonathan Groff et Raúl Castillo

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serial gays De nouvelles séries – Looking, Cucumber… – ont permis à une génération montante d’acteurs et d’auteurs gays de s’affirmer comme tels. Faire jouer des homos par des homos, l’air de rien, c’est une révolution. par Romain Burrel

B

illy Crystal en a marre. L’ex-partenaire de Meg Ryan dans Quand Harry rencontre Sally (Rob Reiner, 1989) trouve sa télé beaucoup trop gay : “C’est trop pour moi. Quand ça ressemble à quelque chose comme : ‘Tu vas aimer mon style de vie’, quel qu’il soit, ça me pose un problème”, a-t-il lâché lors d’une récente conférence de presse en marge d’une réunion de la Television Critics Association. Dans le collimateur du comédien, des séries comme Girls et How to Get away with Murder. Tollé général sur le web. L’acteur, qui incarnait pourtant un des premiers personnages homos de la télévision américaine dans la série Soap (1977-1981), est obligé de revenir sur ses propos : “Ce que je voulais dire, c’est qu’à chaque fois que le sexe ou la nudité de tout type (homo ou hétéro) est gratuite par rapport à l’histoire, c’est un peu trop à mon goût.” N’en déplaise à Billy Crystal, la télé américaine est bel et bien en train de réussir sa petite révolution queer. Hier, rares et souvent confrontés à des problématiques primaires

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la méthode Murphy Ryan Murphy est l’homme qui a sans doute le plus contribué à cette évolution. A 49 ans, cet ex-journaliste reconverti dans l’écriture est l’un des showrunners les plus influents de la télévision américaine. On lui doit des séries comme Nip/Tuck, Glee ou American Horror Story. Ouvertement gay, Murphy défend dans ses séries une politique très inclusive en matière de visibilité LGBT. Une responsabilité que le scénariste prend très à cœur, convaincu du pouvoir du petit écran sur la société américaine : “J’étais à une levée de fonds

des gays, joués par des gays L’autre tour de force de Murphy réside dans ses choix de casting. Il revendique de choisir des acteurs gays et connus comme tels pour interpréter des rôles d’homos. A Hollywood, ces rôles ont la réputation d’être un excellent moyen pour les acteurs hétéros d’attirer l’attention de l’académie des oscars – de Tom Hanks dans Philadelphia (oscar 1994) à Jared Leto dans Dallas Buyers Club (oscar 2014), en passant par Sean Penn dans Harvey Milk (oscar 2009). Une partie de la presse américaine s’est alors demandé si les rôles de personnages gays ne sont pas en train de devenir les nouveaux blackfaces du cinéma, en référence à ces acteurs blancs qui, du XIXe siècle au début du XXe, jouaient, au théâtre, des Noirs en se maquillant le visage avec du cirage. Faire jouer des homosexuels par des homosexuels, l’air de rien, c’est une révolution. Chris Colfer campe un lycéen dingue de son petit copain dans Glee. Dans The Normal Heart (également

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chez Rob Reiner et je parlais à deux avocats qui se battaient contre la Proposition 8 (proposition d’amendement à la Constitution de l’Etat de Californie visant à interdire le mariage entre deux personnes du même sexe – ndlr), nous explique Murphy. Quand je leur ai demandé ce qui, selon eux, avait fait basculer l’opinion publique en faveur du mariage pour les couples homosexuels ces quatre dernières années, ils m’ont répondu en chœur : la télévision.” La méthode Murphy consiste à habituer le téléspectateur à une plus grande nuance de sexualités et de genres. Dans ses séries, il organise une présence chorale de personnages gays, bi ou transgenres, comme autant de façons de vivre sa sexualité. Au fur et à mesure des saisons de Glee, des cheerleaders bisexuelles côtoient des professeurs ou camarades trans. Dans The New Normal, Murphy racontait les difficultés d’un couple homo désireux de fonder une famille. Lors d’un épisode mémorable d’American Horror Story, le scénariste place l’Amérique face à ses méthodes passées en mettant en scène une thérapie par aversion pour guérir l’homosexualité d’une journaliste lesbienne incarnée par Sarah Paulson.

FX

telles que le sida, l’homophobie ou le coming-out, les nouveaux personnages gays de séries gagnent désormais en profondeur et incarnent des psychologies plus complexes que leur simple homosexualité. Avec Looking, diffusée sur HBO, on suit les destinées sentimentales entremêlées de trois trentenaires gays à San Francisco. Dans Empire, la nouvelle série de la Fox, Jussie Smollett interprète le rôle de Jamal, un jeune Noir gay qui veut faire son coming-out dans le milieu réputé homophobe du hip-hop et du r’n’b. Et le personnage le plus captivant de How to Get away with Murder est sans doute celui de Connor, jeune, gay, étudiant en droit, arriviste et à la sexualité épuisante.  L’augmentation du nombre de personnages gays à la télévision fait depuis des années l’objet d’un bras de fer entre les networks américains et les associations LGBT. Depuis près de vingt ans, l’association Gay & Lesbian Alliance Against Defamation (Glaad) effectue un lobbying intense auprès des networks pour favoriser l’éclosion à l’écran de rôles de gays, lesbiennes ou trans : “Ça fait dix-neuf ans que nous suivons la présence des personnages LGBT à la télévision, explique Max Gouttebroze, analyste média de l’association. Il y a huit ans, nous avons commencé à évaluer les networks en nous fondant sur la quantité et la qualité de la présence de ces personnages durant les prime times dans un rapport que nous publions chaque année. Il y a huit ans, c’était désespérant. Sur la Fox par exemple, on comptait à peine 6 % des programmes à l’antenne comportant une présence LGBT. L’année dernière, on était à 36 %.”

Dans Looking, il est Patrick, le personnage central, séduisant concepteur de jeux vidéo aux sentiments versatiles. Jonathan Groff avait d’abord été repéré dans Glee, puis dans The Normal Heart, sous la houlette de Ryan Murphy. Totalement out, il a officialisé sa relation avec Zachary Quinto dans la presse people (mais ils ont rompu depuis). On le retrouvera au cinéma en jeune vétéran du conflit irakien dans American Sniper de Clint Eastwood.

Zachary Quinto (ici dans American Horror Story) est probablement le plus bankable de cette nouvelle génération d’acteurs gays sortis du placard. Révélé dans le rôle du maléfique Sylar de la série Heroes, il s’est satellisé depuis dans les étoiles en Spock du Star Trek de J. J. Abrams.

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Matt Bomer (ici avec Mark Ruffalo dans The Normal Heart) s’est d’abord fait connaître en faussaire au service du FBI dans la série FBI duo très spécial. Il intègre ensuite l’écurie Ryan Murphy (Glee, The New Normal, The Normal Heart…). On le retrouvera en 2015 au cinéma dans Magic Mike XXLpuis dans le biopic de Montgomery Cliff. Il pose régulièrement dans la presse aux côtés de son mari et de leurs deux enfants.

les nouveaux rôles gays incarnent des psychologies plus complexes que leur simple homosexualité

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Dans Girls (photo), Andrew Rannells interprète l’ex-amant devenu meilleur ami de Lena Dunham. Résolument pansexuel, son personnage se définit comme gay mais couche régulièrement avec des filles (dont Marnie dans la saison 2). Le comédien a surtout travaillé dans les musicals de Broadway, mais est apparu dans les séries The New Normal et How I Met Your Mother. 11.02.2015 les inrockuptibles 59

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les comédiens homosexuels ont longtemps subi une pression pour dissimuler leur homosexualité

Phil McCarten/Reuters

Les six saisons de Nip/Tuck puis les six saisons de Glee ont fait de Ryan Murphy l’un des moguls de la télévision américaine. Ont suivi le succès d’American Horror Story et bientôt Scream Queens, série horrifique en campus. Soucieux de peupler ses productions de personnages homosexuels, il s’est aussi entouré d’acteurs gays et out.

produite et réalisée par Ryan Murphy), l’adaptation télé de la pièce de Larry Kramer sur les débuts de l’épidémie de sida dans les années 80, Jonathan Groff, Jim Parsons et Matt Bomer jouent tous des rôles d’homos confrontés à la maladie. Tous ces comédiens ont en commun d’être les visages publics d’une homosexualité assumée au grand jour. Certains, comme Neil Patrick Harris (How I Met Your Mother) ou Matt Bomer, sont pères de famille et mariés à leur compagnon. D’autres, comme Zachary Quinto (le Spock du Star Trek de J. J. Abrams) ou Jonathan Groff (héros de Looking), assument régulièrement leur boyfriend dans la presse people ou sur les tapis rouges. Un acteur gay dans la vie interprète-til de façon plus intime, plus documentée, un personnage gay dans une fiction ? Il serait abusif d’en faire un dogme, mais ce fut l’intuition de Lena Dunham lorsque, pour la première saison de Girls, elle a imaginé un personnage gay inspiré d’un ex-petit ami : “J’ai eu un petit copain au lycée qui plus tard s’est révélé être gay. Quand j’ai commencé à écrire la première saison, j’avais totalement calqué le rôle d’Elijah sur cet ex. Puis lors des auditions, on a rencontré Andrew Rannells. On a tout de suite connecté, mais il avait un profil très différent du personnage que j’avais imaginé qui était beaucoup plus dans

le placard. Quand on voit Andrew, je crois que personne n’est surpris de savoir qu’il est homo ! Le personnage d’Elijah s’est peu à peu développé à partir de la personnalité très extravertie d’Andrew.” Pour Michael Lannan néanmoins, le créateur de Looking dont une grande partie de la distribution est gay, le fait qu’un acteur soit lui-même homo ou hétéro ne fait pas grande différence : “Quand on a fait les castings, on voulait surtout trouver des acteurs incarnant des versions sincères des personnages. Les comédiens gays comme Jonathan Groff ont vraiment à cœur de raconter de nouvelles histoires sur l’intimité, notamment érotique, des relations homosexuelles. Mais certains acteurs de Looking ne sont pas gays – et ils apportent autant de passion à leurs personnages. La meilleure scène de bouffage de cul de la première saison est l’œuvre d’un acteur hétéro !” Murray Bartlett, l’un des héros de Looking, le quadra à moustache, ressent lui aussi une grande proximité avec Dom, son personnage : “On est pareils. Je me reconnais dans ses difficultés. Celle d’un homme gay entrant dans sa quarantaine. C’est à la fois effrayant et excitant.” Mais il ne fait pas de l’identité entre la sexualité d’un acteur et celle de son personnage une clé déterminante pour le jeu : “Il y a des avantages à jouer un personnage avec lequel vous partagez un terrain commun.

Mais, au-delà de la sexualité, je pense qu’on est tous dirigés par les mêmes besoins, les mêmes désirs, peurs ou espoirs. Entrer dans la peau d’un personnage, c’est aussi découvrir ce point d’universel, décloisonner ce qui nous sépare de celui que l’on doit interpréter.” des acteurs aux auteurs Si un certain nombre de personnages homosexuels restés dans les mémoires furent interprétés par des acteurs hétéros (exemplairement ceux de Brokeback Mountain), c’est aussi possiblement parce que les comédiens homosexuels ont longtemps subi une pression (de leurs agents, du système hollywoodien...) pour dissimuler leur homosexualité. Interpréter un gay comporterait alors un risque (d’être ensuite catalogué dans ce type de rôles, voire ne plus avoir accès à des rôles d’hétéros) plus grand pour un acteur homo. Symptôme étonnant de cet a priori voulant qu’un comédien gay ne soit plus crédible en hétéro si son homosexualité est connue : en 2012, l’écrivain Bret Easton Ellis, travaillant sur l’adaptation cinéma du roman soft porn Cinquante nuances de Grey, avait dénié à Matt Bomer la possibilité d’incarner le personnage principal sous le prétexte que l’acteur est publiquement homosexuel. Dans Newsweek,

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Channel 4

Vincent Franklin, Henry dans Cucumber

le critique américain Ramin Setoodeh avait jugé “improbable” la prestation de Jonathan Groff dans le rôle du petit ami de Lea Michele dans la série Glee. Ajoutant que celui-ci aurait mieux fait de jouer Kurt (le gay de la série). Malgré ces conservatismes, les networks semblent aujourd’hui très attachés à ces questions de représentativité. Et aussi d’expertise personnelle. Jusque dans le choix des auteurs attachés aux séries LGBT. Après une première saison acclamée par la critique, les producteurs ont exprimé leur souhait d’employer une scénariste transgenre pour écrire la saison 2 de Transparent. Pour Looking, “c’est vrai que le pool de scénaristes est principalement gay, nous explique Michael Lannan, son créateur. Dans le processus d’écriture, cette proximité nous permet de nous lâcher, d’aller plus loin dans l’exploration de la sexualité de nos personnages, de partager des anecdotes extrêmement intimes, honteuses ou très sombres et de voir si on peut les exploiter pour la série. Du coup, aujourd’hui, on en connait un rayon sur la libido et les pratiques sexuelles de chacun d’entre nous !” (rires). Looking saison 2, sur HBO et sur OCS City Girls saison 4, sur HBO et sur OCS City Glee saison 6, sur Fox, et sur OCS Max à partir du mois de mai

Cucumber, série pansexuelle Dans cette série anglaise, ce sont toutes les formes de sexualité hors norme qui sont abordées, avec une approche radicale. Quinze ans après avoir déniaisé la télé anglaise avec Queer as Folk, le scénariste Russell T. Davies (Doctor Who, Torchwood) revient à Canal Street, le village gay de Manchester avec un défi : explorer la sexualité britannique à travers deux séries et un webdoc interconnectés. Cucumber/Banana/Tofu, trois titres qui font référence, paraît-il, à une échelle d’urologie catégorisant l’érection masculine : du tofu (flasque) au concombre (bien raide). Cucumber se concentre sur la vie de Henry (Vincent Franklin), quadra homo enlisé dans une routine professionnelle et une relation de neuf ans avec son boyfriend, Lance. Alors forcément, Henry doute. Doit-il épouser son boyfriend ? Doit-il tirer les rideaux pour ne pas arroser tout le quartier de son ombre quand il se masturbe frénétiquement le soir ? Doit-il s’envoyer en l’air avec ce commis de cuisine beau à crever (joué par Freddie Fox) ? En une nuit, la vie de ce petit-bourgeois gay va exploser dans les vapeurs d’une midlife crisis carabinée. Cucumber, c’est un peu l’antiLooking. Là où la série de HBO se concentre sur les relations entre garçons, dans Cucumber les sexualités

sont plus ouvertes. Les pères de famille hétéros couchent avec des gays, qui couchent avec des femmes. La mixité est aussi générationnelle entre quadras, quinquas et génération Y. Henry contemple mi-fasciné, mieffrayé les comportements brutaux d’une jeunesse fauchée qui se binge à l’alcool et au sexe.  Un sujet trop trash pour le network américain Showtime, pour qui le projet avait été initialement développé avant d’être récupéré par la chaîne anglaise Channel 4. Piers Wenger, le producteur de la série, assume défendre avec Cucumber une “approche radicale de la sexualité”. C’est plutôt réussi, même si la série ne fait pas l’économie de quelques leçons de morale (sur le mode “l’égalité des droits ne signifie pas le bonheur pour tous”). Mais on se marre quand même beaucoup devant cette dramédie en huit épisodes, comme dans cette scène d’anthologie où ce brave Henry, bien trop flippé par la perspective d’un plan cul à trois, finit par appeler les flics pour embarquer son mec et son amant au son du Rasputin de Boney M...  R. B. Cucumber sur Channel 4 11.02.2015 les inrockuptibles 61

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“comment un objet insignifiant devient un objet sacré ?” Le sociologue Bernard Lahire interroge notre rapport à l’art à partir des controverses autour de l’authentification de La Fuite en Egypte, tableau de Nicolas Poussin dont il existe plusieurs copies. Qu’est-ce qu’une œuvre ? Quels sont les mécanismes sociaux implicites qui en décident ? par Jean-Marie Durand et Diane Lisarelli

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n 2008, le musée des Beaux-Arts de Lyon exposait pour la première fois un tableau de Nicolas Poussin : La Fuite en Egypte (dite au voyageur couché), daté de 1657. Disparue pendant des siècles, la toile achetée 17 millions d’euros venait finalement d’être authentifiée parmi plusieurs copies, au terme d’une longue controverse opposant de nombreux experts. Bernard Lahire, auteur entre autres de La Culture des individus – enquête qui déconstruit la frontière simpliste entre “haute culture” et “sous-culture” dans nos goûts artistiques – s’est penché sur l’histoire mouvementée de ce tableau pour éclairer en quoi l’art et la société sont traversés par le sacré et la magie. Son nouveau livre, Ceci n’est pas qu’un tableau, tire la sociologie de l’art vers la sociologie politique, pour interroger les mécanismes de domination sociale qui se cachent sous l’admiration des œuvres. Ceci n’est pas qu’un livre historique, mais un grand livre interrogeant les conditions sociales de notre propre regard sur le monde.

Ceci n’est pas qu’un tableau est le fruit d’une enquête de six ans. Comment s’est construite votre réflexion ? N’avez-vous pas détourné la commande de départ ? Bernard Lahire – Au départ, la directrice du musée des BeauxArts de Lyon m’a contacté pour me demander si j’étais intéressé pour travailler sur une œuvre de Poussin, La Fuite en Egypte, que le musée venait d’acquérir pour 17 millions d’euros. Je travaille rarement sur commande et j’ai décliné l’offre dans un premier temps. Mais en lisant l’épaisse revue de presse sur la “redécouverte” du tableau de Poussin, j’ai été frappé par les controverses autour des différentes versions, les luttes pour l’identification du tableau authentique et tous les effets magiques des actes d’attribution. Les enjeux de pouvoir autour de cette toile étaient considérables. Ce tableau, peint à l’origine en 1657, avait disparu pendant trois siècles, et une version, puis trois, puis quatre, ont réapparu à partir des années 1980. Il a fallu quinze ans de polémiques pour que l’une d’elles

soit déclarée autographe et acquise à grand prix. Mais il faut savoir que ce même tableau a été longtemps traité avec indifférence par la famille qui le possédait et qui pensait que c’était une vieille croûte, une peinture religieuse sans valeur… La presse est friande de ces récits de miracle où, comme dans les contes de fées, des vilains crapauds sont transformés en princes charmants. Je me suis posé alors la question : qui a la baguette magique ? Qui a la capacité de transformer l’objet banal en chefd’œuvre ? Pour répondre, il m’a fallu

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Courtesy musée des Beaux-Arts de Lyon

suivre l’histoire des toiles, savoir comment elles étaient réapparues et comment on les avait qualifiées à différents moments de l’histoire, étudier les rapports écrits des laboratoires d’analyse britannique et français, suivre le procès par lequel les propriétaires initiaux ont cherché et réussi à annuler la vente de 1986 pour “erreur sur la substance”… En fin de compte, les plus grands experts internationaux – deux Britanniques, sir Anthony Blunt et sir Denis Mahon, et deux Français, Jacques Thuillier et Pierre Rosenberg – ne se sont jamais mis d’accord sur

la version qui méritait d’être élevée au rang d’œuvre originale. C’est tout cela qui a retenu mon attention. J’ai pataugé pendant plusieurs années avant de voir comment j’allais pouvoir articuler toutes les dimensions du problème qui prenait forme sous mes yeux. Comment avez-vous greffé sur votre enquête, quasi policière, une réflexion plus t héorique ? Je suis parti de questions tout à fait candides. Par exemple, à propos de la scène d’accrochage du tableau au musée. Des gens applaudissent à l’arrivée de l’objet, puis au moment

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Au musée des Beaux-Arts de Lyon, le 11 février 2008 : authentification du tableau par une experte

que les artistes sont parvenus collectivement à stabiliser leur statut. Si on remonte encore plus haut, on voit, dans la période qui va du début de l’ère chrétienne jusqu’au Moyen Age, que l’on a commencé à comparer les poètes puis les peintres au Créateur. A l’époque, dire que le poète est un créateur est un véritable coup de force. L’enquête que j’ai menée explore ces socles de croyances historiques, ces états de faits sur lesquels nous sommes toujours installés. On est tellement insérés dans ces socles que nous ne les voyons même plus, et nous ne nous intéressons plus qu’aux différences secondaires. Que ce soit un tableau de Poussin ou de Picasso qui est acheté à une telle somme et manipulé avec tant d’égards, tout repose sur le même socle

Stéphane Audras/REA

de son accrochage sur un mur blanc, les ouvriers mettent des gants blancs pour le manipuler, les caméras filment l’événement et les flashs des photographes crépitent. Pourquoi une telle effusion collective ? Si on veut bien décentrer son regard cultivé trop habitué à de telles scènes, ça ressemble vraiment à des rituels de sociétés sans Etat. C’est de la magie sociale qui se déploie. Comment un objet insignifiant devient un objet sacré ? Quelque chose qui est séparé du profane et retiré du monde des objets ordinaires ? J’ai procédé par régressions historiques pour répondre à cette question. Il faut s’interroger sur la constitution historique de notre rapport à l’art. Pourquoi ce vocabulaire de l’“admiration” des œuvres, du “respect” qu’on “doit” aux œuvres ? Un tel lexique désigne un rapport similaire à celui qu’on a envers les puissants. Il est même encore plus fort : on n’a sans doute plus ce rapport de dévotion envers un président de la République, par exemple. Il faut également se demander comment s’est faite la réputation de Nicolas Poussin, puisque le tableau n’a de la valeur que parce qu’on l’a rattaché à un “grand nom” de l’histoire de la peinture. Tout le travail de magie sociale consiste à réussir à relier un objet à un nom. Mais il faut aussi se demander pourquoi il a été possible dans l’histoire de se faire une réputation (un nom) en peignant des toiles. Et là, on est obligé de s’interroger sur la nature de ce qu’est l’art comme domaine spécifique d’activité, et sur ce que sont les artistes en tant que personnes séparées du monde profane des artisans. La magie n’est opérante que parce que l’art est un domaine sacré, situé dans l’espace dominant de la société. Comment cette catégorie artistique s’est-elle constituée ? La Renaissance italienne a été le grand moment de constitution du domaine artistique comme un domaine relativement autonome, très protégé, mais c’est seulement au XVIIIe siècle

de croyances, qui conduit à faire d’un tableau de maître une chose admirable, sacrée. On nous dicte ce que nous devons admirer : ce tableau-là, et non tel autre qui est une copie, un faux ou une toile d’un peintre moins connu. Nos émotions devant un tableau sont donc fortement conditionnées par des forces sociales et des croyances inconscientes. Vous dites que derrière l’admiration des œuvres se cache la domination. Est-il possible d’admirer une œuvre détaché de ces rapports de domination ? Historiquement, l’art est associé à la domination ; cette catégorie d’“art”, comme celle d’“artiste”, s’est constituée en se séparant de l’artisanat. Quelque chose considéré comme très noble s’est séparé du monde des choses profanes ou ordinaires. Le domaine artistique

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“on nous dicte ce que nous devons admirer : ce tableau-là, et non tel autre qui est une copie, un faux ou une toile d’un peintre moins connu” n’existe comme tel que relié au pôle dominant. Structuralement, l’art est une catégorie rattachée au pouvoir. C’est ce que je montre dans l’une des trois parties du livre. Par ailleurs, les rapports de domination se révèlent aussi dans la manière dont on parle du rapport que nous entretenons avec les œuvres. Comment dois-je me comporter avec une œuvre ? Je consacre plusieurs pages à l’analyse d’un texte du philosophe Jean-Luc Marion, où il dit en substance que l’art nous “viole” (le mot est utilisé) : nous ne possédons pas l’art, c’est l’art qui doit nous posséder. Ce thème du viol se retrouve dans bien d’autres textes, et pour Oscar Wilde, c’est l’art qui doit nous dominer et pas nous qui devons le dominer. Admiration, adoration, fascination, vénération, éblouissement, respect, emprise, élévation, etc. : dès qu’on parle d’art, on emploie un vocabulaire renvoyant aux rapports de maître à esclave, de puissant à faible, et notamment d’un Dieu surpuissant à ses faibles créatures. On voit le déplacement, de la théologie à l’art. On parle des artistes comme on a parlé de Dieu, des seigneurs, du pape, des législateurs, etc. Il y a un article fameux d’Ernst Kantorowicz qui montre comment, autour du XIIIe siècle, les artistes sont comparés à des puissants (transcendants ou immanents). Comme Dieu, comme les hommes d’Etat ou d’Eglise, l’artiste a la possibilité de créer quelque chose qui n’existait pas. Du coup, ceux qui “consomment” l’art doivent le vénérer, être admiratifs. Cette longue histoire continue à structurer nos pratiques et notre rapport à l’art. Qui sont les opérateurs de la magie sociale que vous mettez en lumière dans le domaine de l’art ? Certaines personnes ont une baguette magique très efficace. Mais avant d’en arriver à elles, il est important de dire que tous ceux qui participent au monde de l’art croient en l’art, en sa valeur, en l’importance de rattacher un nom à un tableau, etc. ; il y a beaucoup

d’implicite partagé derrière leurs actions ordinaires. Si j’en reviens à l’action des attributeurs, elle consiste à publier un texte dans lequel ils écrivent que “ce tableau, possédé par tel collectionneur ou tel musée, est un Nicolas Poussin”. Il faut que cela soit écrit, la baguette magique ne fonctionnant pas à l’oral. Il faut que cela soit publié dans une revue d’art prestigieuse et il faut que cela soit un minimum argumenté ; on ne peut se contenter d’affirmer “ceci est un Poussin”. Tout cela n’aurait cependant aucune efficacité performative si ces acteurs ne s’étaient pas construit progressivement une légitimité : ils sont quasiment tous nés au sein des élites, ont fréquenté des écoles prestigieuses, ont travaillé dans des institutions tout aussi prestigieuses et ils se sont peu à peu hissés à un niveau de reconnaissance mondiale. On voit donc les conditions dans lesquelles ils peuvent accomplir, avec quelque chance de réussite, leur acte performatif : “ceci est un tableau de Nicolas Poussin”. J’ai suivi les prises de position des uns et des autres, et les controverses. Ainsi, les Britanniques ont dominé la scène pendant un temps. Anthony Blunt publie une version du tableau en 1982, mais il meurt en 1983 et sa position s’affaiblit car un mort est toujours moins efficace qu’un vivant… Denis Mahon, son grand rival en Angleterre, reprend le flambeau en défendant la même toile. Puis, ce sont Jacques Thuillier et Pierre Rosenberg, les experts français, qui s’expriment et imposent leur vue sur une autre version. Mais rien ne dit que dans trente ans, de nouvelles générations d’historiens d’art reconnus ne voudront pas rouvrir le dossier, réexaminer d’autres toiles, considérées aujourd’hui comme des copies. Et puis, d’ici là, peutêtre que de nouvelles toiles auront réapparu en contribuant à changer encore un peu plus la donne. L’artiste est-il condamné au sacré ? Dans Asphyxiante culture, que je cite dans ma conclusion, Jean Dubuffet écrit qu’il rêve à quelque chose qui

ne s’appellerait même plus “art”, quelque chose comme une fête permanente des sens et de l’esprit. Nombreux sont les artistes qui essaient de sortir de la cage dorée dans laquelle ils sont pris. Le ready-made Fontaine de Marcel Duchamp, par exemple, interroge clairement la fonction magique du musée mais ne la remet pas fondamentalement en question : l’œuvre reste dans un musée et celui qui tente de la vandaliser se fait arrêter. De même pour Banksy qui, l’année dernière à New York, faisait vendre des pochoirs originaux et non signés sur un stand de rue pour quelques dizaines de dollars – et qui sur la journée n’a attiré que trois personnes… C’est une expérience intéressante, mais ça reste une parenthèse. Si Banksy allait vraiment jusqu’au bout de sa démarche, alors il retournerait au statut d’artisan, vivant chichement de ses créations, tandis qu’aujourd’hui certaines de ses œuvres se vendent des centaines de milliers d’euros sur le marché de l’art. Donc on voit que certains artistes s’agitent pour s’émanciper des cadres ou les interroger, mais par rapport à ce dont rêvait Dubuffet à la fin des années 60, tout ce qui est proposé est assez marginal. Vous interrogez forcément en creux les politiques publiques… Celles de l’accès à l’art vous semblent-elles un outil inefficace ? J’avoue que j’ai progressivement changé de position avec ce travail. Tant que j’étais dans une logique d’analyse des inégalités d’accès à la culture, je pensais que, pour résoudre ce problèmelà, il fallait absolument mettre en place une éducation artistique dès l’école maternelle. Maintenant, je me demande s’il ne faudrait pas réinterroger la nature même de ce à quoi on veut donner accès. Mon rôle consiste à poser des questions et à montrer l’état des choses dans lequel nous vivons. Je n’ai pas de réponse ni de solution toute faite. Ceci n’est pas qu’un tableau de Bernard Lahire, (La Découverte), 598 pages, 25 € 11.02.2015 les inrockuptibles 65

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Les Merveilles d’Alice Rohrwacher

Grand Prix surprise au dernier Festival de Cannes, le deuxieme film, gracieux et sensible, d’une jeune réalisatrice italienne très douée.

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ême les enfants babas cool ont besoin de rêver d’un ailleurs. C’est un peu la petite morale – s’il fallait vraiment en trouver une, car ce n’est pas nécessaire – du deuxième beau film d’Alice Rohrwacher après Corpo celeste (présenté en 2011 à la Quinzaine des réalisateurs). Rohrwacher décrit tout d’abord la vie d’une famille d’agriculteurs écolos installée dans leur ferme retapée de l’Ombrie. Ils y pratiquent l’apiculture avec passion, difficulté. Les peines et les jours. Toute la famille est embringuée dans l’entreprise. Le père, germanophone, est un caractériel patenté (beau personnage). Il éprouve à l’évidence une préférence pour l’aînée, Gelsomina (prénom rendu emblématique par Giulietta Masina dans La Strada de Fellini), qu’il traite un peu comme le garçon qu’il n’a pas eu, puisqu’il a quatre filles – Alice Rohrwacher filme toujours aussi bien les enfants. Il gueule sur tout le monde toute la journée ou presque – et en allemand. C’est l’été. Gelsomina est en train de grandir, et un ado délinquant est accueilli par la famille dans le cadre d’un programme de réinsertion… Outre la mère (Alba Rohrwacher, la sœur de la réalisatrice), toujours un peu dépassée, vit également dans la famille une femme sans âge déterminé, Coco, qui n’a manifestement jamais réussi à devenir adulte. Dans ce tourbillon perpétuel, coupés du monde à la fois par leurs idées et le labeur agricole, les deux parents n’ont pas vu le temps passer, le monde changer. Leurs filles aspirent à une autre vie. L’arrivée d’un jeu de téléréalité régional (rappelons qu’il existe en Italie de nombreuses télévisions

locales très fauchées), Village des merveilles, va bouleverser la vie familiale, l’ouvrir, pour le meilleur et pour le pire, sur le monde moderne et faire rêver les petites filles. Elles vont surtout rencontrer sa présentatrice, la belle et poétique Milly Catena, avec ses longs cheveux, blancs comme de l’écume (Monica Bellucci, apparition féerique à deux balles, est géniale), et plus rien ne sera comme avant. Côté filmage, c’est plutôt à l’arrache. Apparemment éloignée de tout formalisme, Alice Rohrwacher sait, mine de rien, donner de la vigueur au moindre plan, empêche sans cesse la peinture de sécher sur la toile, et se permet quelques fulgurances dans la nuit. Rien de génial formellement, mais une grande attention aux personnages, un portrait cru, drôle, bouleversant et tendre d’une famille un peu perdue

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dans l’Italie d’aujourd’hui. On retrouve dans Les Merveilles les mêmes qualités de regard, le même univers que dans Corpo celeste : la fascination pour la nature, un point de vue critique et politique sur son pays, plus un sens certain de la poésie et du comique populaire typiquement italien, où les rites ancestraux païens transparaissent sous l’épaisse écorce catholique et cathodique. Ce que décrit Rohrwacher, c’est le passage du spectacle, de sa magie et de ses conséquences sur la psyché et la vie de tous les jours, thème très renoirien. Voir dans Les Merveilles un film “naturaliste” serait une erreur. Sur un fond d’apparence vériste, manifestement autobiographique (une chronique familiale), il clame en réalité l’appel du large, l’ouverture par l’art au romanesque du monde, avec aussi

le film clame l’appel du large, l’ouverture par l’art au romanesque du monde, avec aussi sa cruauté, sa vulgarité sa cruauté, sa vulgarité. Mais sans jamais en conclure que ce retour vers le mercantilisme généralisé serait préférable au rêve communautaire. Ni d’ailleurs l’inverse. Mais l’ogre-père devra bien accepter que sa fille parte un jour vers ce monde dont il s’est retiré avec les siens. Parce que c’est comme ça. C’est le même discours que La Famille Bélier ? Mais avec cent fois plus d’intelligence, d’égards pour les êtres, de subtilité et de cinéma.

Et puis Les Merveilles, dont la présence en compétition officielle à Cannes en mai dernier était pleinement justifiée, livre un discours plus profond : malgré la vulgarité médiatique généralisée et le libéralisme sauvage qui ont tout détruit sur leur passage, il existe encore des petits coins du monde où l’humanité, le sens du collectif, la croyance en un avenir meilleur et solidaire n’ont pas totalement disparu. Le rêve, l’imaginaire individuel, les idéaux soi-disant perdus, certes incarnés parfois par des êtres un peu brinquebalants, résistent à tout. Les lucioles ne sont qu’endormies. Elles ne demandent qu’à être réveillées. Jean-Baptiste Morain Les Merveilles d’Alice Rohrwacher, avec Maria Alexandra Lungu, Sam Louwyck, Alba Rohrwacher (It., Sui., All., 2015, 1 h 51) 11.02.2015 les inrockuptibles 67

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Khroustaliov, ma voiture ! (1998), fresque foisonnante sur la fin du stalinisme. Le moyenâgeux Il est difficile d’être un dieu est la coda d’une œuvre en trompe l’œil, paradoxale et échevelée, aux multiples niveaux de lecture. V. O.

des intellectuels et des artistes des griffes d’un pouvoir féodal obscurantiste et cruel. Ce film est l’apothéose du style Guerman, son nec plus ultra. Une fresque fascinante, encore plus foisonnante que Khroustaliov, qui rappelle les tableaux de Bosch et de Brueghel l’Ancien. Un monde archaïque et apocalyptique, où chaque trogne est un paysage et où hommes et bêtes pataugent dans une boue visqueuse, grimaçant, bâfrant, baisant, tuant, torturant… Ledit Don Rumata se balade négligemment dans ce cloaque claustro-fantastique (peu de séquences d’extérieur, hélas, car elles sont de toute beauté) qui prolonge les visions des grands cinéastes de son pays : Eisenstein (Ivan le Terrible), Tarkovski (Andreï Roublev) et même le petit dernier, Sokourov (notamment Faust). Une œuvre russe en diable, donc, mais à la puissance mille, où le récit proprement dit, avec des tenants et aboutissants, a explosé. On a vaguement l’impression que Rumata tourne en rond dans cette cour des miracles permanente, sans réelle finalité. Même le synopsis ne semble pas respecté ; on ne saisit pas grand-chose des statuts et identités des multiples personnages, qui apparaissent tour à tour ou simultanément, tant le cadre est chargé. Cela n’empêche pas d’être pris par la beauté du travail de Guerman, qui a manifestement agi en toute liberté, sans l’ombre d’une concession. Il usine du Moyen Age au carré avec un sens du cadre et du décor sidérant. Après, on peut rationaliser, rappeler que le roman, publié en 1964, métaphorisait évidemment la gangrène poststalinienne de l’oligarchie communiste. Constat également applicable à la Russie actuelle et à ses dérives autoritaires encadrant des manipulations politico-financières. Mais dans le fond, c’est la Russie éternelle que dépeint Guerman, où esclaves et seigneurs se côtoient dans l’indifférence et la cruauté. Une société toujours aussi mal dégrossie où excès et injustice sont des normes acceptées. Si formellement cela ne ressemble pas à des films russes récents comme Leviathan ou My Joy, il y a un esprit commun ; on voit les mêmes pauvres hères, ballotés dans un capharnaüm païen où la sainteté côtoie l’enfer. Superbe pandémonium.

rétrospective Alexeï Guerman jusqu’au 22 février à la Cinémathèque française, Paris XIIe, cinematheque.fr

Il est difficile d’être un dieu d’Alexeï Guerman, avec Leonid Yarmolnik (Rus., 2013, 2 h 50)

Il est difficile d’être un dieu d’Alexeï Guerman

Le grand-œuvre posthume d’un visionnaire russe mort en 2013 : le bouillonnant Alexeï Guerman.

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écouvert avec les saisissants Vingt jours sans guerre et Mon ami Ivan Lapchine, Alexeï Guerman n’a tourné qu’un film par décennie à partir des années 60. Après Khroustaliov, ma voiture ! (1998), étonnant film-monde sur l’épopée d’un chirurgien chargé de sauver Staline en 1953, où Guerman avait poussé à un niveau symphonique la prolifération et le désordre dans le cadre, on n’a plus eu de nouvelles de lui. Il est mort en 2013 en terminant

ce film, Il est difficile d’être un dieu, qui sort enfin. On est à la fois abasourdi et accablé par ce spectacle dantesque tiré d’un roman – déjà adapté par l’Allemand Peter Fleischmann en 1989 – d’Arcadi et Boris Strougatski, les auteurs de Stalker. Comme Stalker, c’est une œuvre de science-fiction, mais très à côté du genre : ça se passe sur une planète lointaine, Arkanar, où l’on vit comme au Moyen Age en Europe. Un Terrien, Don Rumata, y est envoyé pour sauver (théoriquement)

une rétro à la Cinémathèque Justice est enfin rendue à un grand oublié du cinéma soviétique, le complexe Alexeï Guerman. Comme tous les bons cinéastes soviétiques, Alexeï Guerman (1938-2013) a déplu au régime, donc tourné peu de films. A peine six en plus de quarante ans, tous situés dans le passé, tous en noir et blanc (à part quelques bribes de couleur furtives),

et de plus en plus longs. Outre Le Septième Compagnon (1967), coréalisation peu vue, on lui doit La Vérification (1971), banni pendant quinze ans car mettant en scène un militaire ambigu ; le spectaculaire Vingt jours sans guerre, situé aussi en 1942 et mis à l’index, idem ; Mon ami Ivan Lapchine, labyrinthique polar tchékhovien ; et enfin

Vincent Ostria

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Une histoire américaine d’Armel Hostiou avec Vincent Macaigne, Kate Moran (Fr., 2014, 1 h 26)

Un homme suit une femme à New York pour la reconquérir. Curieuse mutation que celle de Vincent Macaigne, mascotte indétrônable du jeune cinéma indé français, toujours en haut de la vague mais moins directement médiatisé qu’en l’an de grâce 2013, qui l’avait vu triompher tous azimuts. Une histoire américaine, tourné en deux sessions à un an d’intervalle, donne à voir la frappante transformation qui a touché l’acteur : avec ses cheveux plus longs et filandreux, sa truculence un cran en dessous, il est passé du lion blessé à l’oiseau livide. D’ailleurs, le film ne semble être qu’une tentative d’exportation un peu désemparée du Macaigne-movie, où le spectacle de l’acteur se débattant pour guérir son cœur blessé, son quotidien émaillé de bassesses tragi-comiques, commence à sentir la vieille recette. New York a remplacé Paris, Kate Moran s’est substituée à Lætitia Dosch, mais ces commutations ne vont que superficiellement à l’encontre du sentiment de déjà-vu qui parcourt le film. Quelques séquences réussissent leur cuisine romantico-dépressive mais l’impression persistante d’une fatigue de fin de tournée ne suscite en nous qu’un engouement poli, impatient que nous sommes de voir la carrière de ce comédien toujours aussi précieux revivre une embardée digne de ce nom. Théo Ribeton

L’Enquête de Vincent Garenq avec Gilles Lellouche, Charles Berling (Fr., Bel., Lux., 2015, 1 h 46)

Une reconstitution plutôt habile de l’affaire Clearstream, affaiblie par des accents mélo dispensables. n connaît le problème coutumier assez convaincant tout en animalité des films-dossiers, ces fictions contenue), L’Enquête retrace donc édifiantes “fondées sur des faits réels” chaque étape de l’affaire avec une certaine pour lesquelles le cinéma français habileté politique, qui consiste non pas semble retrouver un vif intérêt depuis à conclure le dossier a posteriori mais quelques années. De L’Ennemi public no 1 à en assumer aussi les parts d’ombre à Omar m’a tuer, en passant par Présumé et les ratés. Denis Robert n’y est pas figuré coupable (déjà signé Vincent Garenq), tel un justicier omniscient ; il est un simple ces tentatives relèvent toujours du simple élément révélateur d’une machine document illustratif, rejouant sans point de corruption aux ramifications infinies. de vue des épisodes politiques ou criminels Dommage, dès lors, que la mise en scène dont la finalité est connue de tous. de Vincent Garenq ne prenne jamais Le cas de l’affaire Clearstream est plus le relais de ce motif vertigineux au cœur singulier. Sans réelle issue judiciaire, cet de son sujet, qu’elle s’en tienne au déroulé imbroglio financier impliquant une chambre conventionnel du film-enquête, entre banal de compensation luxembourgeoise, thriller et drame psychologique (les scènes, du blanchiment d’argent à grande échelle, très démonstratives, dans l’intimité les ventes de frégates à Taïwan d’un journaliste obsédé par son enquête et un duel politique fratricide, offrait aux au point de sacrifier sa famille). scénaristes un champ d’investigation plus Le caractère labyrinthique et opaque ouvert et multiple. Vue par le seul prisme de l’affaire Clearstream semblait assez de Denis Robert, le journaliste à l’origine passionnant pour faire l’économie du scandale (ici incarné par Gilles Lellouche, de ces digressions mélo. Romain Blondeau

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Loin de mon père de Keren Yedaya avec Mayaan Turjeman, Yaël Abecassis (Isr., 2014, 1 h 40)

Un plaidoyer contre l’inceste écœurant à force de frontalité. Après les excellents Mon trésor et Jaffa, Keren Yedaya nous sert une purge absolue. L’histoire d’une relation incestueuse entre un homme, la cinquantaine, et sa fille de 20 ans. Le père souffle le chaud et le glacial. Il emmène sa fille au restaurant, puis l’engueule pour le ménage, et la sodomise. Il l’aime, d’un amour déviant,

étouffant. Après chaque viol, elle vomit. Puis accalmie, re-viol, re-gerbe, et ainsi de suite, à coups de huis clos, de gros plans, de râles et de bruits de vomissements. On comprend que la réalisatrice a voulu faire ressentir au spectateur toute l’horreur de l’inceste, toute la violence et l’emprise du patriarcat malade, mais sans dialectique, respiration,

ligne de fuite, son film devient aussi pénible et excessif que le phénomène qu’elle entend dénoncer. C’est comme avec La Passion du Christ (Mel Gibson) ou 12 Years a Slave (Steve McQueen) : est-il nécessaire de nous plonger durablement la tête dans une cuvette de chiotte sale pour nous dégoûter de la merde ? Serge Kaganski 11.02.2015 les inrockuptibles 69

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Mon fils d’Eran Riklis avec Tawfeek Barhom (All., Fr., Isr., 2014, 1 h 44)

Les Nouveaux Héros de Don Hall et Chris Williams Un enfant et des robots. Quand l’empire Disney repense avec inspiration l’imaginaire Marvel.

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’absorption de Marvel par l’empire Disney n’était encore dans nos esprits qu’un mouvement de coulisses, une réorganisation de sociétés comme il en arrive si souvent à Hollywood sans que cela ne concerne trop nos vies de spectateurs. Or voilà qu’apparaît un effet plutôt inattendu : un film dont toute l’identité s’est construite sur cette fusion de capitaux, transfuge des superhéros Marvel et d’une Disney touch plus candide et familiale – sous la houlette, par-dessus le marché, du papounet de Pixar John Lasseter. Big Hero 6 (génial titre original, qui gadgétise ironiquement le film), malgré son ADN recomposé pour le moins explosif, est une surprenante réussite. Cueilli dans les archives les plus oubliées du catalogue Marvel, le film suit les péripéties d’une sorte de Scooby-gang d’étudiants en sciences, soudé autour d’un petit génie accompagné d’un grand robot gonflable à l’allure pataude. Le cadre est futuriste, mais pas tout à fait : conformément au comic original, l’action se déroule dans la néoville de “San Fransokyo”, projetant le film dans la nébuleuse très fin de siècle de la science-fiction japonisée, une mouture asio-californienne assez passée de mode, laissant planer un parfum de désuétude sur l’univers dépeint. Mais il y a là surtout un beau récit d’apprivoisement de robot capable de faire

résonner d’émouvants souvenirs, du Géant de fer à Wall-E. Baymax, androïde dédié aux soins médicaux transformé en robot de combat, forme un touchant personnage de machine de guerre pacifiste, Terminator rêveur à la silhouette épurée. Les plus belles séquences sont celles qui s’accordent à son rythme lent et précautionneux : ses “éveils” prudents, traînards, sous l’œil incrédule du jeune héros qui se demande alors quelle sorte d’animal légendaire il vient de tirer du sommeil ; ou encore une fabuleuse scène de robot ivre (en fait en panne de batterie). Autour de cette relation enfantmachine qui fait toute la beauté du film se déploie un récit d’anti-superhéros moins inspiré, plutôt drôle mais court sur pattes, fait d’un bois trop télévisuel (on sent la série animée matinale qu’un carton en salle aurait pu déclencher). Il reste que l’image de l’apprivoisement demeure sans nul doute une des plus formidables matrices du cinéma d’animation contemporain. Il y avait Mon voisin Totoro, Le Géant de fer et plus récemment Dragons ; et il y faudra désormais compter, discrètement glissées à l’intérieur d’un film certes hybride et inégal, les tendres scènes de Hiro et Baymax de ce Big Hero 6. Théo Ribeton

La difficulté d’être arabe vue par un Israélien éclairé. Film vieillot mais personnage attachant. Riklis revient de loin. L’éternel homme de bonne volonté du cinéma israélien, qui essaie constamment de recoller les morceaux entre communautés antagonistes (notamment Israéliens et Palestiniens), qui était allé très loin dans la putasserie avec son impossible Zaytoun, revient à la charge avec une adaptation de deux romans du Palestinien Sayed Kashua. Le héros, Iyad, est un jeune Arabe israélien admis dans un prestigieux lycée de Jérusalem où il est le seul non-Juif. Cette fois, le cinéaste ne s’est pas embarrassé de métaphores ni empêtré dans les compromis de coproduction. En plaçant son film du point de vue presque exclusif des Arabes (et évitant les allégories tiers-mondistes à la Zaytoun), il réussit à éluder tout angélisme. Sa vision du racisme juif (israélien) à l’égard des Arabes est assez convaincante – contrebalancée par quelques justes hébreux qui sauvent la mise. Evidemment, les raccourcis sont légion, le schématisme au rendez-vous et la mise en scène vieillotte, mais pour une fois Riklis réussit à créer un personnage avec des imperfections et des subtilités auxquelles il semblait jusque-là étranger. Il lui reste à gommer les complaisances académiques qui plombent son cinéma humaniste. Vincent Ostria

Les Nouveaux Héros de Don Hall et Chris Williams (E.-U., 2014, 1 h 42)

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la passion Vecchiali Le cinéma Grand Action, à Paris, consacre une rétrospective à l’un des plus grands cinéastes français vivants. Immanquable. ans doute beaucoup de nos lecteurs ne connaissent-ils pas encore le cinéma de Paul Vecchiali, et c’est bien normal. Malgré quelques disparates et incomplètes éditions DVD, son œuvre est difficilement accessible. Il est pourtant l’un des dix plus grands cinéastes français vivants. Pourquoi ? Parce qu’il est à la fois le cinéaste le plus libre, le plus culotté, le plus divers qui soit, tout en s’inscrivant parfaitement dans une certaine veine de l’histoire du cinéma. Parce qu’il fait du glamour avec du trivial, qu’il montre le sexe avec une grande décontraction. Parce qu’il fait des travellings comme personne ne sait en faire, qu’il ne torche jamais un seul plan. Parce que ses films ne ressemblent à rien d’autre. Parce qu’il aime les acteurs et leurs excès, les utiliser

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Change pas de main

à contre-emploi. Parce que ses scénarios romanesques sont à la fois touffus et d’une étonnante cohérence. Parce que son cinéma est dérangeant, inquiétant. Qu’il stylise en permanence. Voyez L’Etrangleur, le premier film de cette rétrospective au cinéma Grand Action : sur le papier, c’est un film policier, un thriller, l’histoire vaguement buñuélienne (cf. La Vie criminelle d’Archibald de la Cruz) d’un tueur en série interprété par Jacques Perrin (qui vient à l’époque d’être le prince de Catherine Deneuve dans Peau d’Ane…). Mais c’est aussi un film d’amour (une femme attirée par deux faces de la masculinité, le policier et le psychopathe), un film sur Paris la nuit, sur le désir, les pulsions sexuelles inassouvies, etc. Femmes, femmes ? Ce film délirant,

devenu culte, qu’adorait Pasolini, est un acte d’amour pour le théâtre et les acteurs, une description cruelle de la solitude, un film sur la mort. Change pas de main ? Le Grand Sommeil au féminin dont on verrait les scènes de sexe suggérées par Chandler… Un roman noir porno, tout simplement. Rien que ça. Corps à cœur ? Un chefd’œuvre. La description la plus clinique et sans pitié de l’amour, de ses élans, de son impossibilité, de la douleur infinie qu’il peut procurer. Alors oui, pour votre bonheur, il est temps de découvrir l’œuvre de ce cinéaste incroyable. Incroyable. Jean-Baptiste Morain rétrospective Paul Vecchiali – Le franc-tireur du cinéma français, partie 1, de 1972 à 1979 (L’Etrangleur, Femmes, femmes, Change pas de main, Corps à cœur), au cinéma Grand Action, Paris Ve, legrandaction.com

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entremondes Cette année, Gérardmer a tué le père. Et la réalité a été totalement rongée par le fantastique. La sélection de cette édition 2015 a dépeint un monde où l’apparente réalité est devenue incertaine, mensongère et source d’angoisse. Dans It Follows de David Robert Mitchell, le film choc du festival, déjà en salle, c’est la chose qui suit Jay et qui peut prendre les traits d’un passant lambda ou d’un proche de l’adolescente. Dans The Signal de William Eubank, intéressante variation indé du Labyrinthe de Wes Ball, c’est un environnement qui ressemble au nôtre tout en étant rempli d’anomalies. La réalité devient douteuse et tout l’enjeu de ces films sera la dissipation de ce doute. Mais le doute gagne également l’être humain. Ex Machina, un premier film réussi du scénariste Alex Garland, annonce une transhumanité où l’homme s’allie avec la machine jusqu’à se confondre avec elle. Transhumains et adolescents sont particulièrement présents, ils partagent la transformation du corps et de l’esprit. Cette transformation passe ici bien souvent par le meurtre du père et/ou de la mère. En s’ouvrant et se refermant sur deux parricides (celui d’Ex Machina et de The Mirror de Mike Flanagan), le festival annonce, après l’infanticide de The Babadook, film récompensé à Gérardmer l’année dernière, que ce sont désormais les parents qui doivent craindre pour leur peau. Bruno Deruisseau

Kurt Cobain: Montage of Heck

smells like snow spirit Greta Gerwig et Kurt Cobain font fondre les cœurs sous la neige de Sundance.

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près les récits initiatiques de l’an dernier (Boyhood et Whiplash), ce sont deux couples qui nous ont tapé dans l’œil lors de ce Sundance 2015. Avec Mistress America, Noah Baumbach retrouve sa muse Greta Gerwig à l’écran et l’écriture, après Frances Ha. Il s’agit sans doute du film le plus accessible du réalisateur de Greenberg, une screwball comedy où les répliques en or fuseraient comme au rythme d’un live-tweet (“je vais finir par faire un truc dépressif mais de jeune”). Gerwig est l’héroïne, une hipster en surchauffe prête à conquérir la ville – sa première apparition à Times Square évoque Godzilla en talons marchant dans les rues. New York, I Love You But You Bring Me down de LCD Soundsystem semble avoir été composée pour elle. L’actrice excellant toujours dans l’inconfort burlesque et sexy, la révélation du film est bien Lola Kirke (sœur de Jemima Kirke de Girls, avec qui elle partage la même voix grave affriolante), en aspirante écrivaine fascinée par sa partenaire/meilleure amie. A l’énergie épuisante de Gerwig, Kirke oppose dans cette “womance” un mélange d’ingénuité et d’ambiguïté, aussi vampirique pour son entourage, mais sur un mode subtil. Et, alors qu’on ne pensait pas que le film puisse aller plus vite, Mistress America met le turbo dans le huis clos d’une maison à la campagne, où révélations, névroses, ambitions contrariées et punchlines, encore, se déversent. Une comédie jubilatoire, qui risque même de remettre Orchestral Manœuvres In The Dark à la mode via sa BO. Autre couple, plus réel et tragique, celui formé par Courtney Love et Kurt Cobain. Réalisé pour HBO, le documentaire Kurt Cobain: Montage of Heck est

un événement puisque c’est le premier autorisé par Courtney, avec leur fille Frances Bean comme productrice. Brett Morgen, qui s’était déjà attaqué au producteur hollywoodien seventies Robert Evans dans The Kid Stays in the Picture, a eu accès à de nombreuses et précieuses archives inédites (écrits, home-movies et enregistrements audio). Son film veut défaire le mythe Cobain pour chercher derrière l’homme qui refusait de devenir une icône. Et y réussit plutôt bien. Courtney, les parents de Cobain et Krist Novoselic (mais pas Dave Grohl, interviewé trop tard selon Morgen) détaillent l’enfance heureuse, le traumatisme du divorce de ses géniteurs mal mariés et l’envie de stabilité de Cobain – un désir malmené par ses démons. Bien sûr, il s’agit de la version officielle des témoins tandis que l’on tiquera sur la fin abrupte (le suicide de Cobain est expédié en un carton) ou certaines séquences animées pour illustrer quelques confessions audio du chanteur (dont une où il parle de son dépucelage). Mais sous l’enrobage, il reste la musique de Nirvana et donc les fameux home-movies, parfois insoutenables de frontalité, où toute la détresse du monde se lit dans les yeux de Cobain : en particulier la scène, pleine d’amour et d’impuissance où, clairement drogué, il tente de couper les cheveux de Frances bébé. Enfin, le Grand Prix du jury a été attribué à Me and Earl and the Dying Girl d’Alfonso Gomez-Rejon (réalisateur d’épisodes d’American Horror Story et Glee), où un ado timide se lie d’amitié avec une jeune fille leucémique. Le film est annoncé comme un nouveau The Spectacular Now.

22e Festival international du film fantastique de Gérardmer The Signal

Léo Soesanto Sundance Film Festival ‘15

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Le chef (Clovis Cornillac) et son second (Hugo Becker)

oui Chefs ! La nouvelle fiction de France 2 plonge dans l’univers de la cuisine. Il en sort un drame filial plutôt aiguisé. Une bonne surprise.

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es dernières années, le service public, hors Arte, a eu très peu d’occasions d’exalter les passions sériephiles – ceci est un euphémisme –, la seule exception à cette déprimante règle, Fais pas ci, fais pas ça, n’atteignant pas non plus toujours le nirvana. L’idée qu’un art de la série populaire contemporaine puisse finalement émerger en France commençait à se dissoudre dans l’air ambiant, peu propice à la rêverie. L’arrivée des six épisodes de Chefs sur France 2 marque une date puisqu’on a eu envie de la regarder jusqu’au bout. Elle sera suivie, on l’espère, de quelques autres signes de réveil durable dans les mois à venir. Les Témoins, signée par le duo Hadmar/Herpoux (Pigalle, la nuit), se profile à l’horizon. Le coma profond serait-il donc derrière nous ? Rassurons les sceptiques professionnels, nous ne tenons pas encore Les Soprano français ni une série mainstream de la force de The Good Wife. Mais tout de même. Chefs est portée par un point de vue, ce qui par les temps qui courent signifie déjà beaucoup dans le paysage hexagonal. Son terreau, idée

assez judicieuse, est justement l’un des derniers bastions de la “fierté française”, la cuisine. Le personnage principal n’a pas de prénom, on l’appelle seulement “chef” et il vaut mieux ne pas tenter d’enfreindre la règle étant donné son caractère décoiffant. Il promène son regard hanté et néanmoins habité (Clovis Cornillac, parfois en roue libre) dans son restaurant qui ressemble à un tombeau. Chefs débute quand le lieu se trouve sous la menace d’une fermeture ou d’un rachat, faute de résultats. Les créateurs de la série, Marion Festraëts et Arnaud Malherbe, sont eux-mêmes des “foodies” qui passent beaucoup de temps à réfléchir à ce qu’ils mangent. Perspicaces, ils ont fait appel au jeune et brillant chef David Toutain, tout juste étoilé Michelin, pour composer les assiettes légères et sophistiquées dont la série ne nous prive pas – la cuisine n’est pas qu’un décor, elle est aussi un enjeu du drame. Il s’agit de leur seule concession à la modernité dans ce domaine, Chefs faisant plutôt le portrait de l’ancienne garde culinaire, celle des maîtres d’hôtel classiques, des couverts en argent et de la hiérarchie militaire dans les brigades. Le seul vrai personnage

Chefs est portée par un point de vue, ce qui par les temps qui courent signifie déjà beaucoup dans le paysage hexagonal

repoussoir est un jeune chef branché à mèche, qui plus est étranger. Cette perspective rend parfois la série plus ampoulée qu’elle ne devrait l’être. Mais réduire Chefs à un traité sur les guerres de clans dans la gastronomie d’aujourd’hui (Michelin contre Fooding ?) serait injuste. On y trouve surtout un récit filial assez prenant qui débute quand un ex-taulard débarque au restaurant, entamant une relation ambiguë avec le chef. L’univers clos joue son rôle d’accélérateur à émotions, et les autres personnages ne sont pas délaissés, façonnant une série plus collective qu’elle n’en a l’air. Sûre de son cap, Chefs impose finalement sa maîtrise et son amour du travail bien fait. A défaut de génie, ces qualités se révèlent très cohérentes avec l’univers de la cuisine. Et les réussites sont alors plus fréquentes que les ratés. L’épisode 4, notamment, parvient à mêler avec fluidité plusieurs tons et niveaux de lecture pour faire émerger des sentiments extrêmes. Dans ces moments-là, Festraëts et Malherbe (également réalisateur) offrent une trajectoire affective très forte à des personnages qu’ils ont décidé d’aimer jusqu’au bout et auxquels, en scénaristes éclairés, ils ne passent rien. Cette absence de sentimentalité est un signe éminemment positif qui donne envie d’en goûter plus. Olivier Joyard Chefs A partir du 11 février, 20 h 35, France 2

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à suivre… White de retour Le créateur de la regrettée Enlightened (magnifique comédie à la fois triste et politique avec Laura Dern, annulée après deux saisons) n’est apparemment pas fâché avec HBO. Il va tourner pour la chaîne le pilote d’une nouvelle série d’un format similaire dont l’argument nous enchante : une famille texane conservatrice embauche involontairement une drag-queen comme nounou. Le jeune et joli acteur anglais Augustus Prew (Kick-Ass 2) va porter les robes.

Anna Gunn criminelle L’actrice Anna Gunn aurait pu se reposer sur ses lauriers et oublier la télévision pendant quelques années. La femme de Walter White dans Breaking Bad, c’était elle. La quadragénaire a pourtant décidé de dire oui à CBS pour tenir le premier rôle du spin-off à venir d’Esprits criminels face au revenant Gary Sinise. Un choix probablement moins artistique que financier.

séries addicts : la tuile Selon une étude de l’université du Texas, le binge watching (le fait de regarder des séries pendant des nuits ou des week-ends entiers de manière compulsive) serait lié à la dépression et au sentiment de solitude. Promis, on ne regardera plus les épisodes par paquets de quatre.

agenda télé Homeland (Canal+, le 12 à 20 h 50) Quatrième saison tendue et très étonnante des aventures de Carrie Mathison. Critiquée, la série parano a pris le risque de repartir presque de zéro. Une réussite. Olive Kitteridge (OCS City, le 14 à 18 h 35) Intégrale des quatre épisodes de cette minisérie de Lisa Cholodenko qui scanne la vie d’une femme sur plusieurs décennies. Avec Frances McDormand au sommet de sa forme. The Americans (Canal+ Séries, le 16 à 20 h 45) Troisième saison de la série d’espionnage eighties qui met en scène deux agents soviétiques infiltrés à Washington. Ce drame bouleversant brasse des enjeux intimes et géopolitiques.

l’antre de la folie Man Seeking Woman est la comédie la plus barrée apparue depuis longtemps. A découvrir. ette série ne ressemble à rien. Telle est la première pensée qui traverse notre esprit tout chamboulé par la vision de Man Seeking Woman. Son créateur, Simon Rich, est un petit génie de 30 ans déjà largement reconnu pour son travail d’auteur sur la mythique émission Saturday Night Live – dont l’éminence grise, Lorne Michaels, fait d’ailleurs office de producteur ici. Rich adapte l’un de ses romans, The Last Girflriend on Earth, s’attaquant au sujet éculé mais éternel de la misère sentimentale et sexuelle. Le héros s’appelle Josh, 25 ans. Il vient de se séparer de sa girlfriend. Sa réaction ? Voir le monde différemment. Mais vraiment différemment. Les hallucinations se multiplient et remplacent la réalité. Alors que sa sœur lui a arrangé un rendez-vous avec une amie, cette dernière lui apparaît sous la forme d’un gnome repoussant. Plus tard, alors qu’il débarque à une fête chez son ex, il se rend compte qu’elle a épousé Adolf Hitler, 126 ans au compteur et toujours au top malgré sa chaise roulante – “Oh, un Juif à la soirée d’Hitler !”, hurle ce dernier. Voilà le ton de Man Seeking Woman. La série titille les affects et les angoisses les plus profonds pour créer une ronde comique existentielle. Le résultat est aussi malaisant que fascinant. L’acteur Jay Baruchel, repéré chez Judd Apatow (En cloque, mode d’emploi) joue avec une prestance incroyable ce garçon débordé par la décomposition de sa vie. Dans l’excellent épisode 3, il perd littéralement son sexe dans les toilettes alors qu’une fille s’offre à lui. Les limites ? Il n’y en a probablement pas. O. J.



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la grandeur de Rone Prodige de l’électronique sensible et voyageuse, le Français Rone ouvre son troisième album aux quatre vents, aux brillantes collaborations et aux “créatures” : les voyages auxquels il invite sont infinis.

avec

Timothy Saccenti

Ecoutez les albums de la semaine sur

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u débit mitraillette qui anime ses réponses en pagaille, des mille idées qui se bousculent dans son propos dense, on comprend une chose d’Erwan Castex : les événements vont très vite dans la tête du Français, cerveau bouillonnant à la vitesse de la lumière. La même vitesse et la même lumière qui ont permis à l’ancien étudiant en cinéma, à son électronique chercheuse, à ses machines ouatées, à ses morceaux voyageurs de se faire un nom en une demi-décennie à peine : celui de Rone. De se faire un nom et beaucoup, beaucoup de nouveaux amis. Des inconnus : ces milliers d’admirateursrêveurs qui, dans les quatre coins du monde, dans leur salon, de petites salles ou de gigantesques festivals, ont trouvé en sa création les périples mentaux qu’ils désiraient s’inventer. Des amis plus célèbres également, Etienne Daho notamment, qui lui a demandé de remixer En surface, morceau de son dernier album, The National qu’il a épaulé sur l’album Trouble Will Find Me ou Jean-Michel Jarre, qui a choisi deux des titres du jeune homme pour une compilation. Sur la très belle pochette de son troisième album, Creatures, la présence discrète d’une foule de petites bêtes dans le reflet de ses lunettes offre un autre indice sur le garçon : Rone va vite dans sa tête, et il n’y est plus tout à fait seul. Car si Spanish Breakfast (2009) et Tohu Bohu (2012) avaient été conçus dans une grande solitude, Castex semble avoir voulu, sur son troisième album, ouvrir en grand les fenêtres de son cortex et laisser des “créatures”, bestioles intimes ou esprits extérieurs, imprimer leur marque sur ses inspirations premières. “J’essaie toujours de laisser l’inconscient prendre le dessus sur la réflexion. Je ne sais pas écrire la musique : les mélodies que j’ai en tête, je les retranscris en bidouillant. Cette idée de ‘créatures’ a jailli au milieu de l’album avec Lilly Wood, ma copine, qui cherchait un univers graphique pour le disque. Parce que ces machines que je triturais sortaient des sons que je ne contrôlais plus, parce qu’il y avait ces titres faits en collaboration, rafistolés comme Frankenstein… Faire des morceaux, c’est comme faire des enfants : tu en es le créateur mais le truc t’échappe un peu et finit par avoir sa propre vie.”

“faire des morceaux, c’est comme faire des enfants : tu en es le créateur mais le truc t’échappe un peu et finit par avoir sa propre vie”

Ces créatures, ce sont ses petits démons intérieurs, bons ou mauvais, celles également d’un brillant casting d’intervenants extérieurs : Etienne Daho, François Marry (Frànçois And The Atlas Mountains), Gaspar Claus, Bachar Mar-Khalifé, Bryce Dessner de The National ou le trompettiste Toshinori Kondo ont notamment participé à la naissance de ces morceaux en forme de golems sonores. Parce que Rone a ouvert son disque aux quatre vents et à toutes les latitudes, parce qu’il semble avoir réussi, techniquement comme mentalement, à lâcher sans réserve la bride de sa riche imagination, Creatures fourmille d’une vie étonnante. Une vie sous toutes ses formes, dans tous ses écosystèmes : organique ou synthétique, souvent les deux à la fois, la chair et le spirituel, l’abstrait et le mélodique, le clair et l’obscur, le chaud et le froid, le classique et le moderne, l’immense et l’intime, confondus dans un kaléidoscope dont les variations infinies semblent inviter à toutes les interprétations. “Je voulais du relief, du suspense, un climax, des choses très douces et des choses très violentes. J’aime cette idée de passer par plein d’humeurs, de sensations, de parfois ne plus vraiment savoir si on est bien ou pas. Il y a des choses un peu grandiloquentes, assumées, et des choses plus intimes, un peu maladroites : je cherche toujours le grand écart.” Des symphonies entre Son Lux, Sufjan Stevens et Plaid (la vertigineuse Ouija, la furieuse et splendide Freaks, avec Gaspar Claus, la très warpienne Sing Song, l’épique conclusion Vif, avec Bryce Dessner), des chansons comme des rêves vaporeux (l’aquatique et trouble Mortelle, chantée par Etienne Daho, la magnifique Quitter la ville avec Frànçois, la plantureuse Sir Orfeo avec Sea Oleena), un orient futuriste (la mélancolie lumineuse de Calice Texas, avec Bachar Mar-Khalifé), un hip-hop progressif et coulé (Memory) : Creatures est un disque-univers à explorer sans boussole, un bestiaire obsédant dans lequel nos songes, diurnes comme nocturnes, vont trouver ces prochains mois une belle matière. Thomas Burgel album Creatures (InFiné) concerts le 13 février à Dijon, le 20 à Reims, le 21 à Strasbourg, le 6 mars à Ris-Orangis, le 7 à Caen, le 20 à Nancy, le 26 à Nîmes, le 27 à Clermont-Ferrand, le 13 mai à Bruxelles (Les Nuits Botanique) facebook.com/roneofficial 11.02.2015 les inrockuptibles 77

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Renaud Cambuzat

Valllée Duhamel

Marie-Flore

inRocKs lab 2015 : appel à candidature Musiciens, c’est le moment de vous inscrire au concours Sosh aime les inRocKs lab 2015. Depuis douze ans, le concours de découvertes musicales des Inrocks passe au peigne fin les salles de concert et internet à la recherche de la perle rare, celle qui viendra refaire le portrait de la nouvelle scène française. De ce ring sont sortis vainqueurs des puncheurs comme Christine And The Queens, Cocoon, Cascadeur

ou récemment Feu ! Chatterton. En 2015, le concours revient plus fort avec dans ses poches des récompenses inédites (résidences, session d’enregistrement, développement de carrière à l’international grâce à l’Institut français, coaching, aide à la production…). Pour avoir une chance de participer aux auditions, déposez votre candidature sur lesinrockslab.com avant le 23 février.

l’hiver en Suisse La Suisse n’en finit plus d’étonner avec ses jolis festivals. Du 26 février au 1er mars, à Nyon, ce sont Les Hivernales qui se chargeront de fêter la découverte musicale. Pour cette sixième édition, le festival accueillera Salut C’est Cool, Rocky, Talisco, Peace, Marie-Flore et une bonne partie de la nouvelle scène suisse. leshivernales.ch

Rat Boy

Housse De Racket met le feu Presque quatre ans après son dernier album Alésia, le duo français Housse De Racket donne enfin de ses nouvelles. Après une longue tournée internationale, il annonce un troisième disque via un premier extrait au titre et à la vidéo inflammables (photo). L’Incendie est en écoute sur le net, avant l’album promis pour 2015. Agrémenté d’une version instrumentale, il fait l’objet d’un beau vinyle en édition limitée.

échappée belle à Brighton The Great Escape a dévoilé les cent cinquante premiers artistes de sa programmation 2015, prolongeant ainsi les traditions musicales de Brighton. Le festival anglais, qui fête ses 10 ans cette année, se déroulera du 14 au 16 mai avec un joli programme : on y retrouvera, parmi beaucoup d’autres noms, Alabama Shakes, Oceaán, Django Django, Rat Boy, Dan Bodan ou encore Seinabo Sey. Programme complet sur le site du festival. greatescapefestival.com

neuf

Blancmange

Famy Elevé dans le Midi mais basé à Londres, Famy devrait être l’une des révélations de ce début d’année. Sur ses singles Ava ou Eileen, la nonchalance élégante donne envie de claquer des doigts en se dandinant mollement autour d’une bouteille de Martini. Cette douceur est contagieuse – et donne goût au grand luxe. facebook.com/famyboys

On aime les jeunes Anglais de Yak pour leurs guitares en cascade, leurs mélodies en zig-zag et leur voix de crooner sexy dans la tornade, qui rappelle le McCulloch des jeunes années Bunnymen. On aime surtout cette façon presque kraut de jouer un rock hagard, titubant autour d’une rythmique métronomique. facebook.com/yakyakyak

Cameron Wittig

Yak

Andrew Bird Riche programme de réédition d’Andrew Bird : pas moins de six albums réédités en vinyle, histoire de fêter dignement cette écriture hantée et sensible, qui fait la jonction au dessus de l’Illinois entre le folk rural des Amériques et le recueillement des musiques du Mali. Un Bird migrateur, dont les plumes ignorent le gris andrewbird.net

Pour ceux qui seraient peu familiers avec les entremets, le blancmange (blanc-manger) est comme la jelly un truc flasque, sucré, sans goût, qui peut pourtant se tranformer en plaisir coupable. A l’image du groupe electro-pop anglais des 80’s, qui s’est affermi avec l’âge. La preuve : sur son nouvel (!) album Semi Detached, il reprend très bien Can. blancmange.co.uk

vintage

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Inez and Vinoodh

“quelque chose qui relève de l’inconscient” Un nouvel album, une rétrospective au MoMA de New York : 2015 sera une grande année pour Björk, jamais rassasiée d’élargir les horizons de la pop.

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uel bilan dresses-tu de ton précédent album, Biophilia ? Björk – Au début, je ne savais pas ce qui allait arriver, c’était un album très particulier. Depuis, le programme d’éducation interactif qu’il contenait a été expérimenté dans des écoles scandinaves. Même le MoMA de New York a intégré l’application à sa collection permanente. Je ne pensais pas qu’on en arriverait là. Je me sens détendue, désormais, vis-à-vis de Biophilia. As-tu pensé Vulnicura, ton nouvel album, comme une réaction à ce projet très expérimental ? Je me lasse assez vite, donc mes albums peuvent facilement se construire en opposition au précédent. Certaines choses s’inscrivent toutefois dans une continuité : ma façon de travailler la voix, par exemple. Mais Vulnicura est un album plus traditionnel d’un point de vue du songwriting. Il parle de ce qui peut arriver à une personne à la fin d’une relation. Il raconte les dialogues qu’on peut avoir dans la tête et dans le cœur, le processus de guérison, ce genre de choses. As-tu l’impression de revenir à quelque chose de plus classique musicalement, de t’être concentrée sur les chansons plutôt que sur le projet global ? C’est parfois difficile de contrôler exactement ce qu’on fait. Quand tu passes beaucoup de temps à écrire des chansons,

il faut parfois un moment supplémentaire pour comprendre ce qu’elles représentent collectivement. Le travail accompli peut alors prendre une tournure imprévue, faire émerger quelque chose qui relève de l’inconscient. Tu as produit Vulnicura avec Arca, qui a récemment travaillé avec Kanye West et FKA Twigs. Comment est née cette collaboration ? C’est lui qui est entré en contact avec moi, il y a un an et demi. A l’époque, je n’avais rien écouté de son travail avec FKA Twigs ou Kanye West. Mais je l’ai tout de suite beaucoup apprécié en le découvrant. Il est venu me voir en Islande. A partir de là, ça a été très rapide, nous n’avons pas arrêté de travailler sur l’album. C’était important, pour toi, de travailler avec quelqu’un de très jeune ? Non, l’âge est un détail. Quand on s’est rencontrés, ce fut une simple réunion de deux nerds de la musique. On s’est échangé des playlists, on a beaucoup discuté.

“Vulnicura est un album plus traditionnel d’un point de vue du songwriting. Il parle de ce qui peut arriver à une personne à la fin d’une relation”

Il y a eu une connexion. Au-delà de nos âges, nous avons beaucoup de points en commun, que ce soit musicalement ou émotionnellement. Je me suis rendu compte qu’il connaissait très bien mon travail – et même mieux que moi, probablement. Tu as également travaillé avec The Haxan Cloak. On s’est rencontrés grâce à un ami commun. Je l’ai découvert sur scène au moment où j’avais besoin d’un ingénieur pour le mixage. Je lui ai donc demandé s’il serait intéressé. Il a accepté. Que peux-tu dire de cette rétrospective au MoMA ? Tu n’as pas peur de devenir une pièce de musée ? On m’a proposé cette rétrospective il y a quelques années, mais à l’époque ça ne m’intéressait pas beaucoup. J’ai été très flattée évidemment, mais je trouvais compliqué de présenter ma musique dans un musée consacré aux arts visuels. Depuis, le MoMA a continué à me proposer de collaborer avec eux. Il y a deux ans, j’ai fini par accepter le projet, qui est piloté par des gens très bien. Ce n’est pas ma propre vision de mon passé, et c’est tant mieux. propos recueillis par Maxime de Abreu album Vulnicura (One Little Indian), sortie physique en mars, disponible en téléchargement bjork.com 11.02.2015 les inrockuptibles 79

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Sophie Lévy

“j’ai toujours eu une fascination pour Los Angeles, et particulièrement pour l’errance de ses habitants dans la ville”

mystère de l’Ouest Prolongeant son parcours atypique dans le paysage français, H-Burns a enregistré un bel album de rock atmosphérique en Californie.

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epuis neuf années, ni son nom, ni sa musique, où l’anglais domine, ne disent la vérité sur les origines d’H-Burns. Ça tombe bien, Renaud Brustlein n’aime pas les étiquettes, surtout quand elles permettent une géolocalisation. “Quand j’ai commencé la musique, parce que j’avais grandi près des montagnes (il vient de la Drôme – ndlr), on évoquait toujours la nature, le côté désertique de ma région pour parler de mes chansons. On y soupçonnait une fascination de ma part pour les grands espaces américains. Je n’aime pourtant pas être associé à un lieu. Je préfère garder une part d’ombre, de mystère.”

Difficile d’ailleurs d’ancrer le musicien dans une quelconque contrée. Depuis 2006, H-Burns avance, évolue beaucoup, va où on ne l’attend pas. Après des premiers disques où il s’épanouissait dans les provinces du folk et de l’americana, le Français signait ainsi en 2013 un album beaucoup plus électrique, produit par la légende Steve Albini. “Assez vite, je me suis senti étriqué dans le costume du folkeux à chemise à carreaux.” Réalisé à Chicago par le producteur de Nirvana, le précédent Off the Map avait plongé le musicien dans les eaux plus troubles du rock, et donné lieu ensuite à une tournée très électrique. “Mais pour ce cinquième album, j’ai fait l’inverse, j’ai

voulu un disque très produit, construit sur les claviers. Je suis parti d’un album que j’aimais beaucoup, Believers d’AA Bondy. J’ai cherché le nom du producteur dans les crédits de la pochette et j’ai décidé que je travaillerais avec lui. Seulement après ce choix, j’ai réalisé qu’il avait aussi produit les disques d’Elliott Smith qui ont compté pour moi.” L’homme en question se nomme Rob Schnapf et réside à Los Angeles. H-Burns y est resté un mois dans les studios de Schnapf, près de Pasadena, où est également passé Beck. “J’ai toujours eu une fascination pour Los Angeles, et particulièrement pour l’errance de ses habitants dans la ville. Même avant d’y aller, j’en rêvais.

J’avais découvert ça dans les livres de John Fante ou Charles Bukowski. Arrivé là-bas, je n’ai pas du tout été déçu, au contraire.” Los Angeles et sa sismologie – en métaphore de la disparition – ont ainsi inspiré les grandes thématiques de Night Moves, un beau disque de rock atmosphérique, contemplatif même. Sans faux pas, ses onze chapitres font planer sur son auteur l’ombre du Boss : de l’inaugural Nowhere to Be au lyrisme sobre de Radio Buzzing, Bruce Springsteen joue ici le rôle de parrain officieux d’un album dont le relief apparaît progressivement, au fur et à mesure des écoutes. Impossible, aussi, de ne pas penser Elliott Smith sur Big Surprise, enregistré avec la guitare du fameux Between the Bars… “Sans savoir qu’elle lui avait appartenu, je revenais sans cesse à cette guitare dans le studio, quelque chose m’y attirait. Si bien que Rob a fini par m’expliquer son histoire…” De Silent Wars à Radar ou In the Wee Hours, le pouvoir d’attraction de Night Moves opère lui aussi. Et tant pis si ces ballades nous inspirent des belles images des grands espaces américains (chut)… Une promesse, déjà : peu importe qu’il soit sorti en janvier, nous reviendrons beaucoup à Night Moves en 2015. Johanna Seban album Night Moves (Vietnam/Because) concerts le 20 février à Evreux, le 19 mars à Paris (Maroquinerie), le 31 à Bordeaux, le 17 avrilà Besançon, le 18 à Hyères, le 24 à Grenoble h-burns.com

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Motorama

Simon Parfrement

Poverty Talitres

Sleaford Mods Chubbed up + Ipecac/Differ-ant Braillé, mal joué, bourré et crasseux : de l’excellent rock anglais qui postillonne. usicalement parlant, pur et dur, leurs morceaux mêlent Sleaford Mods – atrabilaire textes vindicatifs éructés sur duo originaire de un mode parlé-chanté (ou plutôt Nottingham, composé de braillé-chanté) que rehausse Jason Williamson (chant, paroles) un accent à couper au hachoir, et Andrew Fearn (musique) – est et rythmes abrasifs balancés avec sans conteste l’une des meilleures une cinglante agilité. Plein de sueur nouvelles arrivées d’Angleterre et de morgue, de joie et de fureur, ces dernières années. S’inscrivant tout cela ne varie guère d’un disque dans la continuité directe à l’autre mais suscite toujours de secouants prédécesseurs autant d’euphorie chez l’auditeur. tels que The Fall, Billy Childish et Version physique augmentée de Happy Mondays, les deux gaillards, trois morceaux d’une compilation à la fois hardis fêtards et sales de singles préalablement sortie têtes de lard, se dressent en numérique, Chubbed up + au percutant croisement du hip-hop ne déroge pas à la règle : et du post-punk pour haranguer trente-trois minutes d’impeccable (voire matraquer) le pékin moyen à griserie. Jérôme Provençal coups de bombinettes minimalistes. Bricolés dans un esprit do it yourself sleafordmods.com

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ep

Concis et glacial, un troisième album qui n’a de pauvre que le nom. Musicalement, Motorama est un (excellent) condensé de quelques grandes fiertés britanniques des quarante dernières années : Joy Division, Felt, The Wake. Mais le quintet russe sait se positionner au croisement de la tradition et de la modernité, ce qui fait la grande force de ce Poverty. Si la rugosité et l’urgence sont toujours là et semblent inamovibles, un son chaud (celui des synthés) illumine désormais un ensemble sans doute moins austère que par le passé. Dispersed Energy ou Red Drop sont des sortes d’odes cold-wave à la rengaine désinvolte et au souffle romantique, tandis que le fantomatique Old offre une plongée dans les zones d’ombre de l’âme, malmenée par l’abus d’alcool, de cigarettes et de post-punk. “Adieu futur, j’en ai fini avec toi”, chante froidement Vladislav Parshin sur le chaotique Heavy Wave : c’est dire l’anachronisme de cet album, exploration impétueuse à travers de pâles décombres. Maxime Delcourt

My Name Is Nobody

wearemotorama.com

Sexy et zen, de l’americana fantasmée en France et conçue à Chicago. Parce que son nom de le sous-sol d’une vieille les basses, et les chœurs scène est personne, on peut maison de Chicago, avec féminins s’élèvent. commencer par évoquer ses potes du groupe Pillars On pense parfois à cette la grande absente de ce And Tongues. Pour Safe science des arrangements nouveau mini-album (cinq Travel, il a surtout laissé subtils et du silence invité titres) de Vincent Dupas : reposer la musique. Guitare, entendue chez Low ou la batterie. Adepte depuis violon, piano, basse, flûte Lambchop. Cinq chansons une poignée de disques et claviers comme allongés en état de grâce, d’un folk-rock qui a traversé sur un tapis de yoga volant, enregistrées au sous-sol, l’Amérique dans tous en communion informelle, mais en rêvant du ciel. Stéphane Deschamps les sens, Vincent Dupas harmonieuse et toujours s’est posé pour enregistrer planante. La voix de Vincent Safe Travel. D’abord, dans Dupas descend dans havalinarecords.net

Maria Bartulis

Safe Travel My Little Cab Records/Havalina Records/Differ-ant

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Olivier Donnet

Mountain Bike

eurovisions Il y a quelques jours, le festival Eurosonic accueillait, à Groningue aux Pays-Bas, des centaines de jeunes groupes européens promis au succès. Notre sélection. Mø Parmi les lauréats des Ebba, cérémonie qui ouvre le festival en récompensant les artistes européens dont le premier album a rencontré le succès hors de ses frontières, on fut heureux de retrouver Danoise Mø, en forme olympique dans une tenue trash piquée à Catherine Ringer. Bagarreuses, les diatribes de No Mythologies to Follow sont portées par une énergie live. www.momomoyouth.com

Fufanu Fufanu est le groupe du fils d’Einar Orn des Sugarcubes. Entre cold-wave et post-punk, sombre et violent, il est hantée par le spectre de Ian Curtis. Au regard du nombre impressionnant de professionnels dans la salle, on promet un avenir radieux à ces Islandais, dont le disque est promis pour 2015. fufanumusic.com

Mountain Bike Parfaitement à l’aise dans leurs tenues de basketteurs, les jeunes gouapes de Mountain Bike, dont le premier album vient tout juste de sortir, déballent une garage-pop slacker jubilatoire. La nonchalance de Parquet Courts conjuguée à la fougue des Barracudas, la classe mélodique de Grandaddy, la jeunesse des Arctic Monkeys : la musique des Bruxellois a déjà été entendue cent fois et pourtant, notamment grâce au charisme impressionnant de leur chanteur, elle reste ultra-efficace.

et à la grâce parfaites pour adoucir ce début d’année.

mountainbike.bandcamp.com

Robbing Millions Vêtus de pull-overs assez moches et de T-shirts Vache qui rit, ces cinq Belges agencent une pop arty et technique qui emprunte autant aux harmonies vocales de Local Natives qu’aux morceaux à tiroirs du prog-rock. Lors d’un concert millimétré, on a aussi pensé à Django Django pour cette façon d’imposer à la pop de belles figures acrobatiques.

My Bubba L’une est islandaise, l’autre suédoise. Basées au Danemark, elle sont les cousines éloignées de Kings Of Convenience, possibles copines pour She & Him. Sur leur premier album Goes Abroader, elles agencent des chansons folk aux harmonies vocales

les filles de My Bubba agencent des chansons folk aux harmonies vocales et à la grâce parfaites pour adoucir ce début d’année

ohmybubba.com/music

Jonas Alaska Jeune Norvégien dont on suit le travail depuis quelques années, Jonas Alaska est un héritier de Bob Dylan avec un physique d’acteur de films de Wes Anderson. Comme le cinéaste d’ailleurs, le blondinet est un équilibriste : ses chansons folk ont des mélodies aussi charmantes que leurs textes sont terribles.

Acid Baby Jesus Il y a deux ans, on découvrait au festival Eurosonic les guitares enivrantes de Baby Guru, bienfaiteurs psychédéliques venus de Grèce. Sur la même scène, leurs voisins d’Acid Baby Jesus ont pris la relève, déballant les hymnes de garage à l’ancienne de leurs deux albums méconnus en France. Ils viennent d’Athènes, ont tourné avec les Black Lips et assurent, loin de la hype et des hipsters, la relève du rock psyché. acidbabyjesus.com

jonasalaska.com

robbingmillions.bandcamp.com

Cristobal And The Sea Quatre musiciens sur scène, dont la moitié pieds nus : ce collectif londonien à l’identité multiple (Angleterre, Espagne, Portugal et Corse) déroule une pop psyché tropicale, apprise chez le Beta Band ou Animal Collective. De la musique de transe, parfois encore un tantinet fouillis sur scène, mais qui promet un disque ambitieux. facebook.com/ cristobalandthesea

Johanna Seban www.eurosonic-noorderslag.nl

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Belle And Sebastian Girls in Peacetime Want to Dance Matador/Beggars/Wagram

Songwriter sensible et désormais réalisateur élégant, Stuart Murdoch s’offre des projets inattendus. ongtemps confiné à une pop introvertie et fleur bleue, Stuart Murdoch, le leader francophile de Belle And Sebastian, échappe à ses automatismes en s’attaquant à un défi de taille : réaliser son premier film. Il n’est pas totalement en terrain inconnu puisqu’il choisit d’adapter sur grand écran un de ses propres albums, God Help the Girl (2009), dans son fief de Glasgow. Sorti en décembre, ce film musical charme par ses séquences idylliques, quand l’angoisse s’évapore sous une pluie de pop-songs ensoleillées, quitte à tourner le dos

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à la réalité. “Le film est un joli rêve, dit-il. Il a un côté intime, comme la musique de Belle And Sebastian. J’ai toujours pensé qu’on était un groupe de chambre à coucher.” Neuvième album de la troupe mixte, Girls in Peacetime Want to Dance continue les virages en épingle entre paroles torturées (le poignant Nobody’s Empire) et mélodies europop scintillantes (The Party Line, Enter Sylvia Plath). Déroutant mais épanoui, cet album emprunte à l’electro et au disco une énergie et une joie de vivre assumées. Si certains puristes crieront à la trahison, d’autres en retrouveront des échos dès les

débuts du groupe avec la chanson Electronic Renaissance sur Tigermilk (1996), l’un de leurs albums cultes. “On peut avoir une sensibilité et choisir de l’exprimer à travers différents types de musique, du moment que c’est sincère”, explique-t-il. Il trempe cette fois sa plume dans les paillettes plutôt que dans le crachin écossais avec l’ambition, affichée dans le titre de l’album, de faire danser les filles. Noémie Lecoq belleandsebastian.com film God Help the Girl de Stuart Murdoch (G.-B., 2 014, 1 h 52)

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Nina Kraviz

SarahM cCoy et Alyssa Potter

l’étoile du Sud Avant sa nouvelle tournée française, portrait de la phénoménale pianistechanteuse américaine Sarah McCoy, ou Nina Simone réincarnée en punk à chien. es chansons venues de sous sauvage et des valses étourdies. Rien les ponts, des fourrés et des fossés”, de nouveau sur le fond – cette musique chante Sarah McCoy sur Merry pourrait avoir un siècle, cri primal Go Round. Les chansons de sa vie. d’un jazz pas encore bien élevé – mais une Pendant deux ans et quelques, débauche d’énergie, de sensations fortes Sarah McCoy a vécu sur la route. A 20 ans, et d’émotions totalement hors normes. jamais remise de la mort de son père Sa voix, toujours dans le rouge, évoque cinq ans plus tôt, elle lâche tout. “Je me Janis Joplin, Aretha Franklin, Nina Simone, foutais d’être là ou ailleurs.” De la Caroline Tom Waits, ce genre d’ogre paroxystique. du Sud vers la Californie (Monterey, Son premier vrai album est en cours où elle vit dans son camion), puis d’enregistrement, avec son groupe La Nouvelle-Orléans, music-city tragique de La Nouvelle-Orléans et les Limiñanas et folle où elle débarque il y a quatre ans de Perpignan. Un morceau est déjà en plein mardi gras, avec ses chiens sur internet, Beautiful Stranger, et c’est et sa meilleure amie (Alyssa Potter, une tuerie, un tapis rouge déroulé qui l’accompagne sur scène). sous les semelles de la reconnaissance. En France, on a découvert Sarah McCoy “Depuis des années, un truc me suit : il y a pile un an sur scène, au festival je regarde ce qu’il y a au-dessus de moi Les Nuits de l’alligator : énorme coup quand je m’endors. D’abord, les étoiles de cœur pour cette pianiste-chanteuse quand je dormais dehors dans un sac exubérante et fulminante, tempête vocale de couchage. Puis un pont. Puis un immeuble accrochée à son piano comme à une abandonné. Puis un camion. Puis une planche de salut, avec de la rage dans maison, puis une autre plus grande. Puis les yeux. Après le concert, elle déambulait le plafond d’une chambre d’hôtel en France. dans la salle, pieds nus, une bouteille Holy fuck… Ça a marché, encore mieux de whisky à la main, un grand sourire que ce que j’espérais !” Nouvelle tournée aux lèvres. française imminente. Stéphane Deschamps Broussailles de dreadlocks décolorées, piercings, tatouages, physique forain concerts le 14 février à La Roche-sur-Yon, et visage comme un masque de tragédie le 17 à Annecy, le 18 à Strasbourg, le 19 à Nancy, grecque, Sarah McCoy ressemble le 25 à Paris (La Maroquinerie), le 27 à Laval, finalement à sa musique : du blues de le 28 à Annonay (Les Nuits de l’alligator). facebook.com/SingerSarahMcCoy bordel, du ragtime des bas-fonds, du jazz

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Renaud Monfourny

DJ-Kicks !K7 Records/Pias Un mix riche, fouillé et sexy, venu de Sibérie via Berlin. Originaire de Sibérie, région du monde a priori assez peu torride, Nina Kraviz s’est hissée en quelques années au sommet du gotha électronique mondial – une ascension fulgurante que mauvaises langues et esprits chafouins attribuent volontiers à sa plastique bien plus qu’à sa musique. Elle ne manque pourtant pas d’attraits intrinsèques, sa musique, en particulier celle qu’elle distille via ses mixes superbement profilés. Sa contribution à la prestigieuse série DJ-Kicks du label berlinois !K7 devrait, espérons-le, clouer le bec des médisants. Enchaînant sans faillir vingt-neuf morceaux – parmi lesquels trois des siens, dont l’imparable IMPRV – au confluent de la techno et de la house, Nina Kraviz conjugue sélection remarquable (pas la moindre scorie) et exécution impeccable en un flux aussi tendu que sensuel. Jérôme Provençal soundcloud.com/nina-kraviz

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Halldora Magnusdottir

la découverte du lab Nico And The Red Shoes

Une danseuse étoile du dance-floor, exécutant arabesques mélancoliques et sauts de biche house. n peu comme Christine et ses Queens, Nico trompe l’ennemi et se la joue solo. Derrière ce nom à rallonge, elle rend hommage à sa passion pour la danse et aux “chaussons rouges” de Victoria Page (du film éponyme de Pressburger et Powell), ses seuls compagnons de composition. Originaire du Cameroun et anglophone, Nico voyage beaucoup avant de s’installer à Paris. “Mon parcours géographique aura été un voyage musical fait de rencontres qui ont certainement influencé ma façon de concevoir la musique.” Depuis son adolescence, elle noircit des carnets dans l’espoir de pouvoir un jour les interpréter ou les offrir. Très sensible à la sonorité des mots et à leur force, ses textes s’inspirent du quotidien vécu et de thèmes récurrents comme l’illusion, l’obstination, le désir… Dans sa bibliothèque, on retrouve aussi bien une new-wave froide et synthétique que des basses tendues et organiques ou encore la force scénique de Siouxsie And The Banshees, contrastant avec ses premières amours : “J’ai passé mon enfance dans un pays multiculturel, où on écoutait à la radio Dolly Parton ou Francis Bebey en passant par Gainsbourg.” Remixé par Murer (compositeur du trio messin Portland), son premier titre Paper Bag est repéré sur la compilation underground Opening Light vol. 1. Invitée aux auditions du Printemps de Bourges en janvier, Nico And The Red Shoes prend désormais son temps pour peaufiner sa prestation scénique et enregistrer un premier ep prévu au printemps. Abigaïl Aïnouz

 U Steeple Remove Billy Childish

Position Normal Gonzai Records

The Wave Pictures Great Big Flamingo Burning Moon Moshi Moshi Records/Pias

Produit par le légendaire Billy Childish, du rock en tongs et en joie. ù l’on a enfin l’occasion de reparler de Billy Childish. Artiste anglais underground multicarte (musicien, peintre, écrivain…) en hyperactivité depuis la fin des années 70, légende du garage-rock sans équivalent dans le reste du monde, Billy Childish est aussi un producteur esthète, inventeur d’un style haché et d’un son à rebrousse-poil reconnaissables entre mille (soit à peu près le nombre d’albums qu’il a enregistrés). Et si l’on parle aujourd’hui de Billy Childish, c’est parce qu’il a produit le nouvel album des Wave Pictures, chérissable trio de bisounours anglais dans la lignée des Modern Lovers et de la scène antifolk des années 2000. Billy leur a même prêté ses instruments et son matos. Plus qu’une production : un adoubement. Sur cet album, les gentils agneaux Wave Pictures montrent les dents, sortent les griffes, et sonnent souvent comme maître Billy : abrasif, tout sec et néanmoins groovy – album destiné à tourner en boucle, de plus en plus fort. Deux reprises bouillantes du meilleur groupe du monde (Creedence Clearwater Revival) achèvent de faire de Great Big Flamingo Burning Moon le grand album des Wave Pictures. En tout cas le mieux produit : bas du front et la tête haute. S. D.

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concert le 26 mars à Bordeaux thewavepictures.com

Made in Normandie, du krautrock acharné et galvanisant. Avec l’intrépidité goguenarde (l’industrie du disque est en crise ?) qui les caractérise, nos confrères de Gonzaï se lancent dans une excitante aventure en créant un label – dont la première référence n’est autre que le nouvel album des fringants Normands de Steeple Remove. Toujours aussi alerte, le quatuor entretient la flamme rock – comme il le fait depuis dix-sept ans – avec une belle vigueur au long de ce nouvel album au titre en trompe l’œil (et l’oreille)n car la normalité n’y est que bien peu représentée. Au contraire, la musique ici déversée prend le plus souvent un plaisir malin à dérailler, batifolant allègrement entre krautpop énergique, rock lysergique et electro magnétique. Mention spéciale à Activation, variante épatante de l’inusable Oscillations des Silver Apples. J. P. release party le 19 février à Paris (Point Ephémère, avec Fujiya & Miyagi) gonzairecords.com

en écoute sur soundcloud.com/ nicoandtheredshoes

retrouvez toutes les découvertes sur lesinrockslab.com

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ep Papooz

Gerald v. Foris

Papooz ep Believe Digital

The Notwist The Messier Objects Alien Transistor/La Baleine

Le groupe bavarois offre un album d’indispensables inédits instrumentaux. près Close to the Glass l’an dernier, The Messier Objects est davantage une compilation de travaux – pour le cinéma, avec la bande originale de La Révélation d’Hans-Christian Schmid et d’une pièce radiophonique de Peter Weiss – qu’un album pensé comme tel. Mais qu’importe, tout est précieux avec The Notwist. La voix frêle et si réconfortante de Markus Acher vient à manquer quand on se remémore les frissons ressentis à l’écoute de son chant sur One with the Freaks (Neon Golden, 2002). Mais les arrangements sont toujours plus précis et soignés, leur spleen est plus que jamais intact, l’émotivité toujours à son acmé. De l’air jazzy inquiétant (Object 11) au suspense haletant (Object 06), le groupe bavarois démontre sa capacité à s’adapter à la commande d’un autre artiste sans pour autant se désincarner. Avec la progression dantesque de la postrock Das Spiel ist aus – treize minutes qui étourdiraient le plus insensible des humains –, la machine à mélancolie est loin d’être cassée. Brice Laemle

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Entre folk patraque et bossa radieuse, les premiers pas d’un duo doux-dingue. Pour se décrire sur leur page Facebook, Armand et Ulysse, les deux complices de Papooz, ont inventé un concept réjouissant : le tropical garage. Tropical pour leurs mélodies ensoleillées où flotte un parfum de bossa acoustique. Garage pour leur esprit lo-fi et déluré qui va dénicher la beauté dans les arrangements les plus sommaires (une guitare sèche, deux voix en harmonie). Désabusées ou malicieuses, les comptines antifolk de ce premier ep artisanal évoquent la grâce chancelante de Daniel Johnston, une influence évidente. On y entend le glissement d’une main sur une guitare, des éclats de rire et des voix aussi turbulentes que vulnérables. C’est ce qui fait tout le charme de ce duo parisien insolite, qui cache derrière sa fougue une fragilité désarmante. Noémie Lecoq papooz.net

notwist.com

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dès cette semaine nouvelles locations en location retrouvez plus de dates de concerts dans l’agenda web sur inRocKsLive.com

sélection Inrocks/Fnac festival Hors Pistes Annecy verra se succéder à partir de mardi des artistes tels que Baxter Dury, Acid Arab ou Heavy Trash, avec l’objectif de proposer au public une programmation exigeante et pointue.

4/3 Paris, Point Ephémère

The Fat White Family à Paris Affreux, sales et méchants, les Londoniens de Fat White Family le sont assurément. A eux six, ils incarnent une certaine idée que l’on peut se faire d’un rock’n’roll que l’on croyait à tort moribond : dépravé, immédiat, sentant la sueur et la pisse de chat. Leur concert jeudi soir au Point Ephémère s’annonce donc des plus explosif.

Metz 5/3 Paris, Point Ephémère

17/3 Lyon, 19 et 20/3 Paris, Trianon, 24/3 Strasbourg Christine And The Queens 18/3 Lille Gaz Coombes 18/2 Paris, Maroquinerie The Dandy Warhols 13/3 La Rochelle, 14/3 Paris, Trianon, 24/3 Le Havre, 25/3 Brest, 27/3 Strasbourg, 29/3 Nîmes, 31/3 Lausanne Death From Above 1979 28/2 Paris, Gaîté Lyrique D’Angelo & The Vanguard 16/2 Paris, Palais des Congrès DM Smith 28/2 Paris, Point Ephémère, avec Anna B Savage Diagrams 11/2 Paris, Point Ephémère, avec Inigo Montoya, 12/2 Lille The Dø 27/3 Paris, Zénith Dope Body 12/2 Paris, Espace B Dropkick Murphys 14/2 à Paris, Zénith avec The Mahones, Blood Or Whiskey Baxter Dury 25/2 Paris, Olympia, 3/3 Reims, 6/3 Lyon Fauve ≠ 5/3 Dijon, 10/3 Paris, Nouveau Casino, 11/3 Paris, Gaîté Lyrique FKA Twigs 4/3 Paris, Casino de Paris

Flying Lotus 25/4 Paris, Trianon Forever Pavot 11/3 Paris, Point Ephémère Fujiya & Miyagi 19/2 Paris, Point Ephémère, avec Steeple Remove Grand Blanc 5/3 Caen, 26/3 Nantes Glass Animals 18/3 Lyon, 20/3 Paris, Gaîté Lyrique Hanni El Khatib 26/2 Rennes, 27/2 Lille, 3/3 Rouen, 4/3 Paris, Gaîté Lyrique festival Les Hivernales du 26/2 au 1/3 Nyon, avec La Fine Equipe, Talisco, Salut C’Est Cool… Isaac Delusion 24/2 Paris, Olympia, 12/3 Caen Jamie T 13/2 Paris, Flèche d’Or Jungle 30/3 Paris, Cigale Kitty, Daisy & Lewis 19/2 Paris, Maroquinerie, 20/2 Lille, 11/3 Strasbourg The Kooks 13/2 Nancy, 17/2 Paris, Olympia, 21/2 Villeurbanne, 19/2 Lille Meatbodies 26/2 Angers, 27/2 La Rochesur-Yon,

Nick Mulvey 31/3 Paris, Trianon Noel Gallagher’s High Flying Birds 12/3 Paris, Zénith Panda Bear 6/3 Paris, Gaîté Lyrique Ariel Pink 27/2 Saint-Malo 1/3 Tourcoing, 2/3 Paris, Trabendo, 5/3 Lyon

St. Paul And The Broken Bones 12/3 Lyon, 13/3 ClermontFerrand, 19/3 La Rochelle, 25/3 Grenoble, 26/3 Reims, 27/3 Paris, Maroquinerie The Subways 13/3 Paris, Trabendo, 17/3 Montpellier

Super Discount 3 27/3 Le Mans 28/3 Paris, Zénith, avec Etienne de Crécy, Alex Gopher, Julien Delfaud Tricky 11/2 RamonvilleSaint-Agne, 18/2 Orléans, 19/2 Caen,

20/2 Paris, Bataclan, 21/2 Lille festival The SoundYouNeed les 13 et 14/3 à Paris, Yoyo (Palais de Tokyo), avec Rustie, Jabberwocky, Bondax, Stwo, Karma Kid, Bodhi,

Cherokee, The Geek X Vrv, Crayon, Kaasi, Ambassadeurs, SG Lewis, Wayward, Durante… Vie sauvage collection hiver le 13/2 à Bordeaux, avec Camp Claude, L’Impératrice,

Fellini Félin + surprises festival Voix de fête du 9 au 15/3 à Genève, avec Vincent Delerm, Christophe, Miossec, Oldelaf, Yael Naim, L’Entourage, Soviet Suprem…

aftershow

The Prodigy 15/4 Paris, Zénith 16/4 Lyon 17/4 Strasbourg, avec Shaka Ponk, Rival Sons, The Subways 19/4 Lille Red Bull Music Academy Sessions 27/2 à Paris, Palais de Tokyo, avec Brodinski, 28/2 Lille, avec Canblaster, les 6 et 7/3 à Caen, avec Gilles Peterson

Recording in Progress, 2015. An Artangel Commission. Photo Seamus Murphy

Dominique A 21/4 Brest, 23/4 Nîmes, 7/5 Toulouse ALB 26/2 Rennes, 27/2 Lorient, 11/3 Nantes Tony Allen 6/3 Le Mans, 7/3 ClermontFerrand, 28/3 La Rochelle, 11/4 Paris, Gaîté Lyrique Al’Tarba + Liqid & Tcheep + Asagaya 21/2 Paris, Pan Piper Archive 19/2 Nancy Lydia Ainsworth 14/2 Paris, Espace B festival A nous Paris Fireworks du 14 au 25/2 à Paris, avec Jessie Ware, Baxter Dury… Arthur H 6/3 Grenoble, 7/3 Cannes, 27/3 Amiens The Avener 27/2 Toulouse, 28/2 Alençon, 18/4 Strasbourg Brigitte 12/2 Toulouse Caribou 11/3 Paris, Olympia Benjamin Clementine 6/3 Lille, 10/3 Marseille, 12/3 Toulouse,

sélection Inrocks/Fnac

Royal Blood 17/3 Paris, Olympia La Route du rock collection hiver les 25 et 26/2, Rennes, avec My Name Is Nobody, The Cosmic Death, Hanni El Khatib, Jessica93… du 27/2 au 1/3, avec Ariel Pink, Grand Blanc, Allah-Las, Ghost Culture, Blonde Redhead, Deerhof, Naomi Punk, Meatbodies, Mourn... Simple Minds 11/2 Nantes, 12/2 Douai, 13/2 Lyon Spain + Lull 12/2 Paris, Petit Bain

sélection Inrocks/Fnac Carl Barât and The Jackals à Reims Le chanteur des Libertines sera accompagné de son nouveau groupe The Jackals jeudi à la Cartonnerie, avec les explosifs Bad Breeding en ouverture des hostilités.

PJ Harvey en studio le 29 janvier à Londres (Somerset House) Depuis le 16 janvier et pendant près d’un mois, PJ Harvey a installé un studio éphémère dans une aile de Somerset House pour y enregistrer en public son nouvel album. Le projet a de quoi intriguer : séparés du lieu de l’action par des vitres sans tain, les spectateurs peuvent voir et entendre pendant quarante-cinq minutes ce qui s’y déroule sans que les musiciens ne remarquent leur présence. On pénètre avec une trentaine de personnes dans une grande pièce sombre en forme de L, dont deux parois sont percées de vitres donnant sur un studio lumineux. Et au milieu, en noir de la tête aux pieds, Polly Jean et sa guitare électrique, qui répète des accords hypnotiques, à la fois concentrée et souriante. D’une beauté à couper le souffle. Flood et John Parish discutent avec elle de la marche à suivre : quel tempo, quelle dose de réverb… Ensuite, Flood propose d’enregistrer la voix – joie immense. John Parish demande une deuxième prise (merci à lui). Quand notre session s’achève, PJ s’apprête à jouer de l’autoharpe. On quitte le studio à grand regret tout en se réjouissant de notre chance – certains ont assisté à des solos de saxo, d’autres à quarante-cinq minutes de batterie. Noémie Lecoq 11.02.2015 les inrockuptibles 87

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double vue Avec ce roman-miroir à lire à l’endroit comme à l’envers, l’Allemand Benjamin Stein signe un livre troublant sur l’identité et la mémoire. Un jeu de piste formel et ambitieux.

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ar où commencer pour démêler cet étrange écheveau qu’est Canevas ? Dans ce roman tissé de deux récits, tout se dédouble. Sans envers ni endroit, le livre peut se lire dans les deux sens, soit en débutant par l’histoire au recto, soit par celle qui lui fait face au verso, puis dans un ordre parfaitement aléatoire. Cette expérience de lecture en forme de jeu de piste rappelle celle procurée par Marelle de Julio Cortázar, qu’il est possible de parcourir de plusieurs façons en passant d’un chapitre à l’autre comme l’on saute de case en case à la marelle, ou encore celle qu’offre Les Malchanceux de l’Anglais B. S. Johnson, roman composé de livrets non reliés à découvrir en s’en remettant au hasard. Ces sophistications formelles n’ont rien de gratuit. Pas plus chez Cortázar et Johnson que chez l’Allemand Benjamin Stein, auteur quadragénaire de cet intriguant Canevas, son deuxième roman mais le premier traduit en français. La structure réversible éclaire le sens même du livre, se fond avec lui pour démultiplier les résonances de cette histoire à doubles-fonds,

galerie des glaces labyrinthique pleine de chausse-trapes et de leurres. Côté pile, le narrateur se nomme Jan Wechsler. Le personnage présente certains points communs avec Stein. Comme lui, il est écrivain, juif, et il a grandi en Allemagne de l’Est. Un jour, un coursier lui rapporte une valise qu’il est censé avoir oubliée à l’aéroport de Tel-Aviv. Une valise en tous points semblables à celle qu’il possède mais qui, il en est certain, n’est pas la sienne. A l’intérieur se trouvent une paire de gants blancs, des coupures de presse, une pierre précieuse, un exemplaire du Portrait de Dorian Gray et un autre livre dont il n’a jamais entendu parler, Mascarades, signé d’un certain Jan Wechsler. Dès lors, son récit mute et s’entache de soupçon. Wechsler – wechseln signifie “changer” en allemand – est-il mythomane, schizophrène ou victime d’une “gigantesque conjuration” ? Est-il celui qu’il prétend être, écrivain et père de famille tranquille, ou bien cet autre Wechsler, né en Suisse, auteur d’un livre polémique et peut-être, même, un assassin ? Sa femme ne sait plus qui il est, son éditeur le traite de fou, même Wechsler en vient à se méfier de lui-même. Et le lecteur ne

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L’Homme sans âge de Francis Ford Coppola (2007)

aussi retorse qu’implacable avec ses trompe-l’œil et ses faux-semblants, la mécanique parfaite élaborée par Benjamin Stein rappelle celle, virtuose, de Feu pâle de Nabokov

peut pas plus se fier à ses propos parcourus d’étranges contradictions, à ses souvenirs “troués de partout” qui sont autant de brèches dans lesquelles s’engouffrent le mensonge et les fantasmes. Côté face, une autre histoire répond à celle de Wechsler. Comme son reflet déformé. On y pénètre avec l’étrange sensation de passer de l’autre côté du miroir. Cette fois, le “je” est celui d’un autre, en l’occurrence Amnon Zichroni, un psychanalyste né à Jérusalem au sein d’une famille juive ultra-orthodoxe avant d’être élevé en Suisse par un oncle joaillier. Il prétend posséder le don de s’immerger dans les souvenirs des autres, ce qui donne lieu à des scènes d’un onirisme déroutant. Là aussi, la frontière entre vérité et affabulation, réalité et fiction, est mouvante, indécidable. Entre l’histoire de Wechsler et celle de Zichroni, des motifs se font écho : Le Portrait de Dorian Gray, la pierre précieuse, l’horlogerie, la foi, l’importance des livres. Mais ce qui les relie vraiment est un troisième personnage : Minsky, inspiré à Benjamin Stein par Binjamin Wilkomirski, cet homme qui publia en 1995 un livre sur sa déportation à Auschwitz, récit en réalité totalement inventé. Dans Canevas, Zichroni se lie avec Minsky et le pousse à raconter son passé traumatique tandis que Wechsler est celui qui révèle la supercherie dans un livre,

Mascarades, jetant par là même l’opprobre sur le faux déporté et le discrédit sur son ami psychanalyste. Peu à peu, les vies parallèles de Wechsler et Zichroni se rejoignent jusqu’à fusionner, sans pour autant que se dissipe l’extrême trouble qui constitue la matière première de cet étourdissant roman-miroir, diamant littéraire aux facettes innombrables. Aussi retorse qu’implacable avec ses trompe-l’œil et ses faux-semblants, la mécanique parfaite élaborée par Benjamin Stein rappelle celle, virtuose, de Feu pâle de Nabokov. Aux allusions littéraires qui parcourent le livre – Wilde, Orwell, Boulgakov – se mêlent des références à la psychanalyse, à l’histoire, mais aussi à la mystique juive et chacune ouvre de nouvelles possibilités d’interprétation, multiplie les pistes de lecture. Canevas peut ainsi se lire comme un roman sur l’identité, toujours prise en étau entre des perceptions et des récits contradictoires, entre l’idée que l’on se fait de soi et l’image que l’on renvoie, entre les faits objectifs et ceux que l’on recompose. Si on s’approche d’un peu plus près encore, c’est l’identité juive qui se trouve questionnée, notamment ce que signifie le fait d’être juif en Allemagne après la Seconde Guerre mondiale, interrogation qui rappelle celle présente, par exemple, dans l’œuvre de Maxim Biller (Le Juif de service). Mais à un autre niveau, le livre de Benjamin Stein apparaît également comme une réflexion sur la mémoire, plus précisément une mémoire en particulier, celle de la Shoah. Comment la transmettre, comment l’écrire, surtout à l’heure où les derniers survivants disparaissent ? Est-ce aux romanciers de prendre le relais de cette parole ? La fiction met-elle en danger la vérité historique ? Ces questions hantent la littérature contemporaine et viennent s’entrelacer aux nombreux fils qui constituent la trame dense et serrée de Canevas. Un livre qui en contient mille et pourtant absolument unique. Elisabeth Philippe Canevas – Jan Wechsler-Amnon Zichroni (Gallimard), traduit de l’allemand par Sacha Zilberfarb, 432 pages, 25 € 11.02.2015 les inrockuptibles 89

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Renaud Monfourny

“quand je commence un livre, j’essaie toujours de me faire croire que je ne sais rien”

dans le laboratoire de…

Russell Banks Dans son sixième recueil de nouvelles, l’écrivain américain saisit ces moments où la vie bascule. Rencontre.

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ourquoi des nouvelles ? Russell Banks – Après quatre romans d’affilée, je me sentais épuisé et j’avais besoin de me reposer. Je n’avais pas écrit de nouvelles depuis 2001. C’est une forme littéraire complètement différente du roman. C’est plus intime, l’écrivain doit être plus proche du lecteur et du personnage, et se concentrer sur un moment et non sur toute une vie. J’avais accumulé des notes, des articles de journaux, et je m’en suis servi pour écrire ces douze nouvelles. Je me sens plus fort maintenant et je vais pouvoir retourner au roman. Tout tourne autour d’un détail, souvent insignifiant, qui fait tout basculer… Je savais que ce qui devait suivre dans leur vie serait différent d’avant. Ce sont souvent

des choses infimes, parfois juste un geste, qui influent sur l’intimité, plus que de grands événements. Dans “Transplantation”, c’est au moment où une femme veut écouter le cœur de l’homme à qui on vient de greffer celui de son mari mort qu’il se passe quelque chose chez cet homme. Il suffit qu’il lui demande si elle veut qu’il retire sa chemise pour qu’on comprenne qu’il est en train de changer : c’est la première fois qu’il propose de faire quelque chose pour quelqu’un. Vous livrez une image très dure de la famille… Oui et non. Ces histoires disent à quel point la famille est importante pour les individus, mais aussi que c’est une structure très fragile, surtout dans nos sociétés occidentales. Toute la tension tourne autour de ces deux pôles :

le besoin de familles et leur désintégration. L’économie est fragile aussi, tous mes personnages ont des problèmes d’argent. Le problème, c’est que l’autre reste toujours insaisissable ? Connaître un autre humain, ses secrets, sa vie intérieure, est impossible. La seule façon que nous avons de les comprendre, c’est la littérature. Seul l’art aide à montrer l’intériorité des êtres, même mieux qu’ils n’en ont conscience eux-mêmes. La fiction moderne, depuis Cervantès, nous ouvre la psyché des êtres. Plus seulement les héros, ça s’est démocratisé et ouvert aux gens ordinaires. Pour cela, vous devez ressentir une vraie connexion avec vos personnages : vous ne pouvez ni les juger, ni sentimentaliser. Il faut parvenir à leur être très proche, même plus proche qu’avec l’amour de votre vie. La réalité, c’est qu’on a tous peur les uns des autres, on se protège beaucoup, mais l’écrivain ne doit pas se protéger de ses personnages, même s’ils sont cruels et horribles. Comment écrivez-vous ? J’écris tous les jours, dans un studio à l’extérieur de la maison. Et puis j’essaie de ne pas savoir ce que je fais. Il faut accepter de travailler sans savoir. Et plus je vieillis, plus c’est difficile, car j’ai développé ma technique. Le risque pour les écrivains âgés est de répéter ce qu’ils ont déjà fait. Alors quand je commence un livre, j’essaie toujours de me faire croire que je ne sais rien. propos recueillis par Nelly Kaprièlian Un membre permanent de la famille (Actes Sud), traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Pierre Furlan, 240 pages, 22 €

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Julian Barnes Par la fenêtre

Erudites, espiègles et émouvantes, les chroniques littéraires de Julian Barnes sont enfin réunies. Un ouvrage exquis, index compris. Quand il ne travaille pas à son nouveau roman, que fait un écrivain aux yeux duquel “la vie et la lecture ne sont pas opposées, mais symbiotiques” ? Il dévoile, détaille et dissèque les vertus d’ouvrages chers. Chroniqueur occasionnel, Julian Barnes publie aujourd’hui un recueil d’essais consacrés à des auteurs, du sans-grade à la gloire nationale. Comme toute relation amoureuse, celle qui unit depuis l’enfance l’écrivain et la page imprimée connaît son lot de passades, de passions au long cours et de possessivité jalouse – pas de pitié pour la traductrice américaine ayant eu l’outrecuidance de s’attaquer à Madame Bovary sans éprouver d’empathie pour les personnages de Flaubert. Distrayant quand il passe en revue les automobiles pilotées par Kipling, Barnes devient passionnant quand il met en lumière la subtilité piégeuse des procédés narratifs chez Ford Madox Ford, émouvant quand il se souvient avoir ralenti la lecture de Rabbit en paix (John Updike) de peur de voir mourir le héros du “plus grand roman américain de l’après-guerre“ et bouleversant quand il fait entendre dans l’ultime essai – consacré aux ouvrages inspirés à Joyce Carol Oates et Joan Didion par la perte de leurs époux – la note funèbre qui, depuis Pulsations, résonne dans ses propres écrits. B. J.

La nuit nous appartient de James Gray (2007)

Mercure de France, traduit de l’anglais par Jean-Pierre Aoustin, 320 pages, 24,50 €

American nightmare Féroces et persifleuses, les nouvelles de George Saunders autopsient un pays en faillite. Un quatrième recueil d’une drôlerie tragique. la fin du précédent recueil de devenir roi de la drogue, les paysages de nouvelles de George Saunders urbains de Saunders sont le royaume de (In Persuasion Nation, 2006, la médiocrité, de l’envie et de l’exploitation non traduit), deux cols blancs tentaient de tous par chacun – dans “La Chronique de dissimuler une odeur de cadavre des Semplica girls”, une entreprise sous des giclées de désodorisant industriel, particulièrement innovante met sur puis enterraient en douce un corps putréfié. le marché des adolescentes du tiers-monde, Vouée à déclencher des catastrophes suspendues à un portique et destinées à en chaîne, l’entreprise fournissait orner les pelouses de gogos prêts à tout une métaphore de ce à quoi s’emploient pour en mettre plein la vue à leurs voisins. les personnages du plus implacable En héritier exaspéré de Nathanael West, des satiristes américains contemporains Kurt Vonnegut et Thomas Pynchon, – pousser la poussière sous le tapis, Saunders pousse la logique du libéralisme tenter d’occulter le réel, camoufler fêlures jusqu’à l’absurde, noircit le trait, fait jaillir et béances. Et, dans Dix décembre, le rire de la propension de tout projet le faire avec suffisamment de maladresse à foirer et condamner ses concepteurs pour mettre en lumière l’état de à des paroxysmes d’humiliation. Cette décomposition d’une société où seules les cruauté des scénarios n’exclut toutefois pas apparences peuvent encore être sauvées. l’empathie : aussi veules, aveugles et A l’atrocité des situations infantiles qu’ils puissent paraître, les losers – viols, suicides, fractures familiales, de Dix décembre poursuivent tous leur traumatismes ramenés de la guerre d’Irak version du rêve américain, leur obstination et expériences sur des cobayes humains à se mentir à eux-mêmes faisant de défilent au gré des intrigues – répond une la moindre de ces histoires une tragédie obsession de la bienséance. Plus insidieux d’une abominable cocasserie. Bruno Juffin – mais aussi destructeurs de pensée – que la novlangue d’Orwell, les euphémismes Dix décembre (Editions de l’Olivier), traduit en vogue dans l’Amérique lower middle class de l’anglais (Etats-Unis) par Olivier Deparis, 264 pages, 22 € de Saunders sont ceux de l’argot teenage, de la publicité, de la culture d’entreprise et des manuels de développement personnel. Soit une langue factice pour un pays en faillite, où la prescience d’une fatale perte de statut engendre une hantise collective de la déchéance. A mi-chemin entre la banlieue des Simpson et celle où le Walter White de Breaking Bad accumulait les galères avant



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A 86 ans, Marceline Loridan-Ivens raconte sa déportation à Birkenau et la vie après les camps. Un récit précieux, soixante-dix ans après la libération d’Auschwitz. ’est une époque qui Six millions et demi touche à sa fin. Celle sont morts dans les camps.” que l’historienne Son récit en est d’autant Annette Wieviorka plus précieux. Scénariste a baptisée “l’ère du témoin”. et réalisatrice, Marceline Avec le procès Eichmann Loridan-Ivens a déjà en 1961 et surtout grâce raconté sa déportation au film Shoah de Claude à l’âge de 15 ans à Birkenau Lanzmann, en 1985, dans Ma vie balagan (2008) la parole des rescapés des et dans le documentaire camps – que longtemps de Jean Rouch, Chronique on n’a pas voulu entendre – d’un été (1961), où on la voit a pris une place centrale, marcher seule sur la place devenant la forme de la Concorde et s’adresser privilégiée pour tenter mentalement à son père de transmettre cette qui, lui, n’est pas revenu. tragédie. Soixante-dix ans Le livre qu’elle publie après la libération aujourd’hui, écrit avec d’Auschwitz, cette parole la journaliste Judith tend à s’éteindre Perrignon, porte ce titre, en même temps que ceux Et tu n’es pas revenu. qui la portent. Marceline C’est une lettre au père. Loridan-Ivens, 86 ans, Une réponse, soixanteest “l’une des 160 qui vivent dix ans plus tard, au mot encore sur les 2 000 qui sont qu’il parvint à lui faire revenus. Nous étions passer quand elle était à 76 500 juifs de France partis Birkenau et lui à Auschwitz pour Auschwitz-Birkenau. et dont elle a tout oublié

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Jean-François Paga

l’un des derniers témoignages sauf la première et la dernière ligne : “Ma chère petite fille” et “Shloïme”, sa signature. Dans ce court texte, Marceline LoridanIvens raconte leur arrestation à Bollène, le passage à Drancy, les convois, les coups, la faim, la déshumanisation, les sélections du docteur Mengele “qui nous faisait tourner nues sur nous-mêmes au bout de sa baguette et décidait qui vivrait ou pas”, les crématoires, l’odeur des corps, la mort, partout. Et cette culpabilité d’avoir survécu que l’on retrouve dans d’autres récits de rescapés, chez Primo Levi ou Elie Wiesel. Le livre de Marceline Loridan-Ivens s’inscrit dans cette littérature “lazaréenne” produite par celles et ceux qui sont

rentrés des camps, textes qui se caractérisent par une même écriture blanche, distanciée. Mais, chose plus rare, il y est aussi question du retour, d’un “après-guerre amnésique et antisémite qui se racontait une France héroïque et frappait de déni chacun de mes souvenirs”, de l’incompréhension des proches, de leur douleur – un frère et une sœur de Marceline se suicideront. Surtout, Marceline Loridan-Ivens interroge le présent, avec angoisse et colère : “J’ai entendu des menaces, comme des échos lointains, j’ai entendu qu’on criait ‘mort aux juifs’ et aussi ‘juif, fous le camp, la France n’est pas à toi’ et j’ai eu envie de me jeter par la fenêtre.” Elle parle bien de la France d’aujourd’hui, de celle où il y a quelques semaines, quatre personnes étaient assassinées dans une épicerie casher parce que juives. Son témoignage est peut-être l’un des derniers, et plus que jamais il mérite d’être lu et entendu. Elisabeth Philippe Et tu n’es pas revenu de Marceline Loridan-Ivens, avec Judith Perrignon (Grasset), 112 pages, 12,90 €

la 4e dimension Sarkozy : 60 % de Tolstoï Depuis sa sortie sur La Princesse de Clèves, on connaît le rapport compliqué de l’ancien président à la littérature. Interrogé récemment sur son “absence” médiatique, il s’est justifié en disant qu’il lisait Guerre et paix : “Ça fait tout de même 2 200 pages ! Et j’en ai lu 60 %. C’est vraiment fascinant.” Fascinant, oui.

au cœur de Conrad Sortie le 18 février d’un Cahier de L’Herne consacré à Joseph Conrad (39 €), avec dix-neuf textes, dont plusieurs inédits, signés d’auteurs prestigieux : Malcolm Lowry, Jorge Luis Borges, Virginia Woolf mais aussi Philip Roth, Joyce Carol Oates, Salman Rushdie, Marie Darrieussecq…

Lola Lafon chante Nadia Comaneci La romancière met en scène et en chansons, à la Maison de la poésie, à Paris, son dernier livre, La petite communiste qui ne souriait jamais (Actes Sud), sur le parcours de la jeune gymnaste qui fascina le monde aux JO de 1976. du 16 au 18 février, 20 h, maisondelapoesie.com

Muriel Barbery, un nouveau best-seller ? Neuf ans après le succès totalement imprévu de L’Elégance du hérisson, roman gentillet écoulé à 2 millions d’exemplaires, Muriel Barbery revient en librairie le 12 mars avec La Vie des elfes (Gallimard), sur deux fillettes qui ont un lien très fort avec la nature. Ça a l’air gentil aussi.

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Jack Kirby Le Quatrième Monde, vol. 1 Urban Comics, 408 pages, 35 €

karma coma Matthieu Blanchin a passé trois semaines dans le coma au début des années 2000. Il raconte son expérience dans un roman graphique émouvant et vivifiant.

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n 2002, Matthieu Blanchin, l’auteur avec Christian Perrissin de l’excellente trilogie Martha Jane Cannary, est victime d’une hémorragie cérébrale due à une tumeur. Il restera trois semaines dans le coma. Sur les conseils du médecin de famille, il va ensuite consigner les souvenirs de cette période entre la vie et la mort. Ce seront les débuts, difficiles, de Quand vous pensiez que j’étais mort. Dans ce dense roman graphique, Matthieu Blanchin raconte tout, du mal de tête lancinant qui a précédé son coma jusqu’à la reprise d’une vie normale. Mais Quand vous pensiez que j’étais mort va bien au-delà du compte rendu de semaines de souffrances. Sans autoapitoiement aucun, Matthieu Blanchin fait de cette période un récit brut et cru. Il retrace dans des pages délirantes les cauchemars terribles et vivaces qu’il a eus pendant son coma, comme l’enlèvement de sa petite fille. Il dresse un tableau saisissant de sa sortie compliquée du coma, de sa convalescence avec crises d’épilepsie, périodes de doute et de ressassement

de ses hallucinations comateuses. Il montre la difficulté d’établir un dialogue avec les médecins, et de comprendre ce qui se passe dans son corps. Surtout, Matthieu Blanchin exprime admirablement, avec pudeur et humilité, la “vaine et triste incomplétude” qu’il ressent une fois rentré chez lui. Il explique aussi comment un psy l’a aidé à faire face à son désarroi absolu en lui permettant de replonger dans des souvenirs d’enfance et de les régler. Matthieu Blanchin laisse également la parole à sa femme, qui explique concrètement ce qui se passait aux premières heures du coma de son mari : l’hospitalisation, sa peur, ses incertitudes face au diagnostic… Le récit est saisissant, et surtout, maîtrisé et extrêmement bien écrit. Matthieu Blanchin y alterne souvenirs, sensations, interrogations avec un souffle épique. Ses idées graphiques dégagent une énergie incroyable et permettent une représentation intelligente de la douleur et de l’inconscient. Son trait à la fois vif et doux, sa narration enlevée qui alterne flash-backs, cauchemars et réalité, transmettent parfaitement cette volonté pugnace d’exprimer les choses pour s’en sortir. Rarement un récit sur un sujet aussi intime et difficile aura été exprimé de façon si bouleversante et, avant tout, si vivifiante. Anne-Claire Norot

Réédition de l’œuvre la plus personnelle et pop du grand Jack Kirby. Bien qu’il reste le “King of comics” – comme le rappelle la très belle biographie homonyme signée Mark Evanier (chez Urban Comics) –, Jack Kirby avait trop de talent et d’imagination pour ne pas souffrir des contraintes imposées par ses éditeurs. Pas une coïncidence s’il a créé son œuvre la plus personnelle et ambitieuse après avoir eu carte blanche de DC Comics en 1971. Saga cosmique et psyché où la Terre est l’enjeu de divinités rivales, Le Quatrième Monde est racontée par quatre séries interdépendantes que Kirby, en démiurge inspiré, mène à un rythme étourdissant. Car peu lui importe que le lecteur ait du mal à assimiler toutes ses trouvailles. Censés incarner des repères pour le public de l’époque, Superman et Jimmy Olsen, le collègue de Clark Kent, sont ainsi souvent à la traîne, éclipsés par l’exubérance des Forever People, porteurs des idéaux de la contre-culture. Mêlant scènes d’action et dialogues théâtraux, maîtrise graphique débridée et inventivité pop, ce Quatrième Monde réédité en quatre tomes a conservé sa force et sa fraîcheur d’esprit. Et tant pis si Kirby a dû, au bout de quelques années, stopper cette œuvre maîtresse. Vincent Brunner

Quand vous pensiez que j’étais mort – Mon quotidien dans le coma (Futuropolis), 176 pages, 24 € 11.02.2015 les inrockuptibles 93

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Tchekhov et la banalité du mal Avec Ivanov, Luc Bondy nous rappelle que Tchekhov était aussi le chroniqueur lucide du pourrissement moral d’une Russie vérolée par l’antisémitisme.

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ssis sur un tabouret et tournant le dos au public comme un enfant puni, Ivanov (Micha Lescot) est déjà sur le plateau, tandis qu’en ce soir de première au théâtre de l’Odéon les spectateurs s’installent. Entre cafard et neurasthénie, il gratte doucement la peinture de l’immense rideau de fer qui clôt le cadre de scène, une position d’exclu, au pied du mur de son impuissance et de sa propension à causer le malheur de ceux qui l’entourent. Ainsi en est-il de sa femme, Anna Pétrovna (Marina Hands), reniée par sa famille, privée de dot pour avoir abandonné la religion juive en l’épousant

et dont Ivanov se détache chaque jour un peu plus, alors même qu’il la sait tuberculeuse et condamnée à mourir. Ainsi en sera-t-il de la jeune Sacha (Victoire Du Bois), la fille de ses créanciers, qu’il a vue naître et grandir et avec qui il va se marier après le décès d’Ana. Revendiquant d’abord d’agir et de penser librement, ce trio ne résistera pas à la pression sociale, aux ragots et à cet antisémitisme partagé par tous, que Tchekhov nous rapporte dans l’une de ses premières pièces de théâtre, qu’il écrit à 27 ans. Ce n’est évidemment pas pour rien que Luc Bondy choisit de monter Ivanov en 2015. Alors que l’on commémore les 70 ans de la libération du camp

d’Auschwitz, que le dernier rapport du Crif constate un doublement des actes antisémites en France en 2014 et que, lorsque la terreur s’abat dans son innommable barbarie sur le pays, elle vise la liberté d’expression d’artistes dénonçant l’obscurantisme qui contamine encore nos sociétés et prend pour cibles, dans un même temps, les boucs émissaires désignés que seraient les clients d’une supérette casher à Paris. N’espérez pas de Luc Bondy l’actualisation d’un classique. C’est au plus grand des théâtres, à celui qui va faire le mieux entendre la langue et témoigner du regard de son auteur, que Luc Bondy et ses comédiens nous convient. Gloire soit rendue

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pourquoi le Brésil ? Le Quartz de Brest se met à l’heure tropicale le temps de son festival DañsFabrik. Présentation des forces métissées en présence. près Beyrouth en 2014, le Brésil est à l’honneur de l’édition 2015 de DañsFabrik. Ce focus imaginé par Cathy Pollini et Guillaume Lauruol donne des nouvelles d’une danse mutante. “Il y a à l’heure actuelle une effervescence créative brésilienne. La nouvelle vague porte ce flambeau instinctivement, habitée par une énergie et un paradoxe, celui d’affirmer une identité créative brésilienne indépendante non américanisée et non européanisée. La structuration de la politique culturelle depuis les années Lula qui se poursuit aujourd’hui permet d’amplifier ce phénomène. Il reste beaucoup à faire, mais on peut dire qu’en l’espace de quinze ans une ‘révolution’ a eu lieu, et la nomination du nouveau ministre de la Culture, Juca Ferreira, accentuera certainement ce phénomène”, affirme le tandem, à l’origine de Pensamento Tropical, centre d’art international et de bien-être au cœur d’une réserve naturelle à Itacaré-Bahia. A Brest, des ateliers seront menés par Cathy Pollini sur les sens. On découvrira aussi des chorégraphes comme Eduardo Fukushima ou Michelle Moura. “Ce qui nous touche dans ces deux artistes, c’est qu’ils s’en tiennent à leur corps pour entrer dans leur démarche chorégraphique.” Fukushima donnera son solo, Homen Torto, conçu à Taïwan. Moura crée Fole (“Soufflerie”), dans lequel “le mouvement est projection du souffle, expulsion”. DañsFabrik aura la primeur française de Marcelo Evelin avec De repente fica tudo preto de gente. “Le Brésil, par sa diversité et son brassage naturel, hérite d’un corps multiple – la deuxième communauté japonaise vit au Brésil – et du Nord au Sud, vous traversez autant de pays que de personnes et de grains de peau. Marcelo, originaire d’une région du Nordeste du Brésil, le Piauí, très sèche, est l’un des fers de lance de la danse brésilienne à travers le monde. A cause du gigantisme de ce pays, ces contrées lointaines sont bien souvent oubliées. Sa présence est fondamentale pour provoquer un regard périphérique sur le monde et faire le point sur une nouvelle génération d’artistes”, résume Cathy Pollini. DañsFabrik, et ses nombreux autres invités, se fera l’écho d’un monde lointain autant que proche. Philippe Noisette

MichaLe scot et Marina Hands

Thierry Depagne (photos de répétitions)

A   à la troupe de ses acteurs qui, chacun à leur manière, sont les artisans de cette funeste toile d’araignée dans le fil à fil d’une situation mise en place avec la transparence d’une noire dentelle. Luc Bondy nous confronte à ce naufrage sociétal en donnant autant d’humanité à cette meute qui a la nauséabonde habitude de traiter de “youpins” ceux qu’elle cloue au pilori de ses sarcasmes, qu’aux rares individus à l’héroïsme contrarié qui, au final, ne pèsent pas bien lourd pour contrer une haine endémique érigée en perspective d’avenir. Un fondu au noir qui fait confiance à la chronique du factuel pour laisser chaque soir aux spectateurs le choix d’en rire ou d’en pleurer. Fabienne Arvers et Patrick Sourd Ivanov d’Anton Tchekhov, mise en scène Luc Bondy, avec Christiane Cohendy, Victoire Du Bois, Ariel Garcia Valdès, Laurent Grévill, Marina Hands, Micha Lescot, Chantal Neuwirth, Marie Vialle, jusqu’au 1er mars et du 7 avril au 3 mai à l’Odéon-Théâtre de l’Europe, Paris VIe, theatre-odeon.eu/fr

DañsFabrik focus Brésil du 23 au 28 février au Quartz de Brest, lequartz.com 11.02.2015 les inrockuptibles 95

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© the artists, photo Rebecca Fanuele, courtesy of the artists and Almine Rech Gallery

suggestions de présentation A la galerie Almine Rech et au Plateau, à Paris, deux expos de peintures optent pour des modalités d’accrochage radicalement différentes mais qui témoignent d’une certaine perplexité, ou d’une certaine humilité, devant le paysage pictural.

C

es deux expositions de peintures prennent chacune un parti très différent, non pas en matière de peinture, mais d’accrochage et donc de manière de voir. Dans les trois salles de la galerie Almine Rech, l’une propose une longue ligne ininterrompue de tableaux : “un rail”, dit son commissaire Eric Troncy, en plaisantant à peine, ou encore une ligne d’horizon à 360 degrés, une boucle sans début ni fin, sans césure entre des œuvres collées serrées. Il n’y a ni ordre ni hiérarchie entre elles. Elles relèvent pourtant d’époques, d’intentions, voire de conceptions différentes (du métier de peindre, du motif, des genres). Mais ces distinctions semblent devenues caduques. Au contraire, au Plateau, les tableaux sont à l’isolement à raison d’une salle par artiste. Loïc Raguénès est même scindé en deux, au motif qu’une de ses toiles, figurative, ne relève pas de la même série que les trois autres, abstraites. Les peintures cultivent ainsi leur être-à-part, ne se mélangent pas, ne déteignent

pas les unes sur les autres. Les salles leur sont des cellules ou des boudoirs, où le spectateur peut les contempler, s’en imprégner en face à face. Car l’accrochage dicte la manière dont les toiles capturent le regard. Ménageant beaucoup d’espace entre les tableaux, l’expo au Plateau privilégie une intimité du spectateur avec l’œuvre. Dont l’exposition collectiviste de Troncy se fout comme de l’an 40 pour cette raison-là que ce type de contemplation ne correspond plus au regard contemporain. Lequel est peut-être davantage influencé par la manière dont les images apparaissent sur nos écrans. Le modèle de l’exposition de Troncy est probablement celui de la page qui s’ouvre quand vous lancez une recherche sur Google Images ou bien quand vous faites défiler vos photos sur une tablette en passant allègrement de l’une à l’autre, avant d’y revenir… et de la supprimer. Sans s’essayer à la moindre généalogie ni accorder la moindre préséance aux aînés, l’exposition réunit ainsi des artistes confirmés comme Bridget Riley ou Alex Katz

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Photo Martin Argyroglo, courtesy Frac Ile-de-France, Le Plateau

A gauche, exposition The Shell (Landscapes, Portraits & Shapes) – A Show by Eric Troncy : Julian Schnabel, Untitled, 1988 ; Jean-Baptiste Bernadet, Untitled (Vetiver IV), 2014 ; Betty Tompkins, Sex Painting #4, 2013 ; David Hockney, The Arrival of Spring in Woldgate, East Yorkshire, in 2011 (twenty eleven) – 11 May 2011, 2011

et puis les jeunes stars du marché Josh Smith ou Christian Rosa, à l’éclosion aussi récente que soudaine (et dont rien ne dit qu’ils resteront en vue). C’est ainsi, semble dire l’expo, que va le monde de l’art et son marché : on ne regarde plus au loin, ni en arrière. On jette un regard circulaire et distrait sur un paysage au moment présent. On est à la fois désabusé et intrigué devant cette manière de voir à 360 degrés et devant cette longue traînée de peintures qui renonce donc à les classer. Il n’y a en effet ni thème, ni chronologie, et seul le titre fait encore mine de croire à un classement possible par genre : “Paysages, portraits & formes”. L’autre exposition, à vrai dire, renonce elle aussi à affirmer une quelconque orientation esthétique. Ne se dessine là aucun projet, aucune intention commune qui mérite semble-t-il d’être explicité par le commissaire d’exposition Xavier Franceschi. Son titre avoue d’ailleurs ce choix de l’indéfini : (Un mural, des tableaux). Du coup, ces deux shows ont peut-être au moins ceci en commun qu’ils adoptent

une certaine perplexité face aux œuvres. Ce regard circonspect se matérialise ou est incarné par un fil rouge ou un “guide” auquel le spectateur pourra toujours se raccrocher. Au Plateau, il s’agit d’une longue et fine peinture murale qui rase les murs de chacune des salles, du sol au plafond, réalisée in situ par Stéphane Dafflon et dont le cheminement et le dégradé ne doivent rien au hasard. L’artiste a pris en compte la taille des murs, la proportion des salles, et déterminé où, dans les cadres dessinés par ses lignes, les tableaux allaient se nicher. C’est donc la géométrie et le spectre des couleurs qui fixent les règles d’une exposition où la plupart des toiles sont figuratives.

c’est ainsi, semble dire l’expo, que va le monde de l’art et son marché : on ne regarde plus au loin, ni en arrière

Ci-dessus, exposition (Un mural, des tableaux) : Ida Tursic & Wilfried Mille, Cover 604, 2010, avec intervention de Stéphane Dafflon

Surtout, cette peinture qui prend de faux airs de signalétique graphique, traçant un trajet, ne flèche finalement qu’elle-même. Or, dans l’exposition de Troncy, le guide est aussi un leurre. Il prend l’apparence d’un homme des cavernes gris, une sculpture réaliste de Katharina Fritsch. Cerné par toutes ces peintures, il leur renvoie un regard incrédule. Il est le double du spectateur et aussi bien celui du commissaire dépassé par ce paysage artistique où tout arrive d’un coup, sans mesure ni progressivité, comme un pop-up, comme un flash. Aucun des deux accrochages n’est finalement plus contemporain ou cynique, plus distingué ou badin que l’autre. Mais tous les deux avouent en quelque sorte une forme d’aveuglement devant et sur la peinture. Judicaël Lavrador The Shell (Landscapes, Portraits & Shapes) – A Show by Eric Troncy jusqu’au 14 février à la galerie Almine Rech, Paris IIIe, alminerech.com (Un mural, des tableaux) jusqu’au 12 avril au Plateau, Paris XIXe, fraciledefrance.com 11.02.2015 les inrockuptibles 97

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la grande descente Au grand rêve de prospérité et de sécurité s’est substituée l’angoisse du déclassement. Frédéric Brunnquell suit quatre familles de la classe moyenne dans une série documentaire qui éclaire les effets négatifs de la crise sur la moitié de la population française.

 L

a “civilisation de classe moyenne”, constituée depuis les années 50, se fonde sur quelques principes essentiels : promotion d’un niveau de vie confortable promis à l’ensemble de la population ; niveau scolaire offrant la sécurité de l’employabilité ; accès à la consommation et à la culture ; visibilité de l’avenir (santé, retraite, protection contre les accidents de la vie…) ; capacité de maîtrise sur la dynamique sociale… Mais comme le remarque le sociologue Louis Chauvel, spécialiste de la question, “sur bien des plans, ce projet d’une société de classe moyenne s’éloigne”. Les effets de la crise de 2008 n’ont fait qu’amplifier le désarroi des classes moyennes, surtout des plus fragiles. En quelques années, le mythe de l’ascenseur social a laissé place à la réalité de ce que certains appellent désormais “le descenseur social” (qui emporte un Français sur deux). Entre 2010 et 2013, le bloc agrégeant les catégories “modestes”, “défavorisées” et les classes moyennes “inférieures” a grimpé de 57 %

à 67 %, alors que les classes moyennes supérieures ont chuté de 43 % à 33 %, soulignait déjà une étude de la Fondation Jean-Jaurès en mai 2013 sur “le grand malaise des classes moyennes”, classes moyennes que l’on peut situer entre les 30 % les plus démunis et les 20 % les mieux rémunérés (soit 50 % de la population). Suivre, au jour le jour, cette descente progressive de quatre familles tentant, comme elles peuvent, de freiner le rythme de leur chute sociale : c’est à partir de cette observation d’un mouvement ascensionnel renversé, au plus près d’individus à la fois singuliers et emblématiques, que Frédéric Brunnquell éclaire les inquiétudes de ces classes moyennes d’aujourd’hui dans son documentaire, Classe moyenne, des vies sur le fil. L’empathie vaut ici enseignement. La proximité vaut mise à distance et compréhension des nœuds inextricables qui fragilisent des vies. L’immersion vaut réflexion, tant elle échappe au piège d’une frontalité excessive empêchant de penser les logiques sociales qui sous-tendent ces parcours. Sans trop insister sur ses effets de loupe, l’enquête de Brunnquell

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Frédéric Brunnquell

se contente d’accompagner des énergies fatiguées et d’en consigner les visages las. Et plutôt que d’en tirer des enseignements figés, elle suggère simplement de s’inspirer de leurs particularismes pour tenter de saisir le drame des classes moyennes dans leur globalité. Sur le fil (du rasoir), les vies ici filmées durant près d’un an échappent en apparence à la véritable misère sociale éprouvée par les 8 millions de pauvres en France. Les quatre familles ont un toit, des amis, des ressources, les parents ont parfois même encore un travail. Mais, au fil des ans, des semaines, des jours, leur “capital” se réduit, leurs salaires baissent, disparaissent, leur avenir s’assombrit, l’inquiétude les ronge, la dépression gagne, rien ne dure, tout est dur. Reprenant une image du sociologue Louis Chauvel, Frédéric Brunquell précise : “Les classes moyennes sont un peu comme un sucre dressé au fond d’un verre ; si la partie supérieure semble toujours intacte, l’érosion continue de la partie immergée la promet à une déliquescence prochaine et inéluctable.” Ce processus de déliquescence flotte au-dessus de chacun des “personnages” du film : Régis, ancien directeur de restaurant, devenu serveur à Lille ; Gaëlle, metteur en scène de théâtre à Lyon précarisée ; Jean-Philippe, cadre contrarié aspirant à une autre vie à Nancy ; et Catherine, marchande de journaux à Paris, étranglée par les dettes et la crise de la presse. Mais à ce processus

de vulnérabilité accélérée se mêle dans le même mouvement une énergie résistante. Abattue mais encore debout, debout mais toujours inquiète : la posture de la classe moyenne répond à un exercice d’équilibriste, entre simple logique de survie et horizon incertain d’une reprise espérée. L’économie psychique de chacun dépend de l’économie réelle. Sans cadre protecteur apporté par l’Etat, chacun s’effondrerait, même ceux qui manœuvrent habilement dans la vie courante. C’est dans cette confusion des sentiments, dans cette bataille qui agite chacune des familles au cœur d’elle-même entre résignation et colère, que s’ajuste le documentaire. Pointant tous les obstacles que la société actuelle impose à ces destins presque brisés, Brunnquell perçoit, ne serait-ce que dans l’énergie qu’ils mettent dans l’expression de leurs affects, l’espérance que chacun porte encore pour soi. Même fissuré, ce socle de croyance sur lequel reposent les classes moyennes n’est pas totalement éteint. A la force du poignet, certains s’en tirent à peu près et évitent de sombrer dans la marginalité qui les menace. Mais pour combien de temps ? Dans quelle proportion ? Comment imaginer un futur proche pour Catherine, cette attachante et truculente marchande de journaux, perdue dans son petit magasin déserté par les lecteurs, où elle ne gagne que 500 euros par mois, travaillant sept jours sur sept ? Si l’on devine que Jean-Philippe, par exemple, pourra prolonger son rêve d’ascension sociale (ce dont bénéficie encore un peu la fraction supérieure des classes moyennes), on peut s’inquiéter pour les autres. La forme du feuilleton, inachevé mais cohérent dans son récit éclaté, confère au documentaire le statut d’une œuvre éclairante d’un moment de la société française. Frédéric Brunnquell saisit l’une de ses failles les plus saillantes, qui dit l’effacement d’un rêve social dans lequel se sont projetés des millions d’individus depuis soixante ans : les ni riches ni pauvres, aujourd’hui soumis à un déclassement proche de la relégation sociale, que seule la force de la parole semble ici préserver de la désespérance. Jean-Marie Durand Classe moyenne, des vies sur le fil – Quatre familles face à la crise (3 × 52 min.) Mardi 17, 20 h 50, Arte 11.02.2015 les inrockuptibles 99

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De Gaulle 19401944, l’homme du destin Documentaire de Patrick Rotman. Lundi 16, 20 h 50, France 3

Dans La Nouvelle Edition sur Canal+, le chroniqueur culturel Ariel Wizman joue les reporters tout-terrain, à l’affût des mouvements protestataires et des pratiques sociales marginales.

A  

depte des marges culturelles, dont il diagnostique avec fantaisie les oscillations perpétuelles, Ariel Wizman aime tout autant explorer les marges politiques de son époque. Dans La Nouvelle Edition, l’émission d’information de Canal+ présentée par Ali Baddou tous les midis, il oscille depuis un an entre des récits in situ portant sur les pratiques artistiques minoritaires et les formes disséminées d’un activisme politique réactivé. Les nouvelles figures de la contestation et les révolutions sociétales apparues dans l’espace politique mondialisé depuis quelques années l’invitent à retrouver le goût du “terrain” à ciel ouvert, loin des plateaux télé ouatés. S’adaptant aux contraintes d’une émission d’actualité, tenue aux interventions denses et rapides, il exerce son travail d’enquête tous les mois à travers des séries de courts reportages, diffusés sous forme d’un feuilleton documentaire. Du sort des immigrés égarés à Lampedusa aux militantes “néoféministes”, de la révolution glam du hip-hop aux courants culturels les moins connus de l’islam, des jeunes

désœuvrés de la province et des banlieues françaises aux UrbEx, explorateurs urbains, qui partent à l’aventure au coin de la rue, Ariel Wizman cartographie des pratiques sociales alternatives, résistantes, minoritaires, surgissant ici et là, loin des feux dominants de l’actualité. Chaque jour, le journaliste tire les fils d’une histoire ancrée dans un lieu précis, symptomatique d’une question politique générale, pour éclairer concrètement la réalité de ses enjeux. Confronté aux acteurs réels de ces multiples théâtres d’opérations, plus ou moins graves, plus ou moins visibles, Ariel Wizman fait plus qu’effleurer ses sujets et ses rencontres furtives : il les incarne avec vivacité et les inscrit dans une réflexion qui excède leur propre sort. Son approche nous ouvre les yeux vers des horizons émancipateurs. Ce qu’il filme, ce sont nos sociétés bloquées dans des impasses politiques que des acteurs sociaux, par leur énergie désespérée et l’élan de leur colère, tentent de déverrouiller. Jean-Marie Durand La Nouvelle Edition du lundi au vendredi, 12 h 20, Ca nal+

Stéphane Grangier/Canal+

un envoyé très spécial

Le de Gaulle de la guerre sous toutes ses coutures. Patrick Rotman entretient un rapport quasi affectif au général de Gaulle. Au point d’explorer depuis des années les images de cette passion française et de nourrir ses nombreux documentaires historiques des traces visuelles de ses mémoires de guerre. Car si on suppose Rotman, mémorialiste attentif de Mai 68, plus critique sur le de Gaulle des années 60, on le devine fasciné par son geste résistant et rassembleur : le sauveur d’une France anéantie en juin 1940. Déjà, dans Eté 44, la libération, réalisé en 2004, Rotman saluait son action héroïque dans la libération de son pays. Ici, il en élargit le spectre en retraçant la construction politique d’un destin national. Homme de guerre, mais aussi de caractère, et déjà très politique dans la manière d’assumer des rapports de force, de Gaulle n’aura cessé durant la guerre de s’opposer à la fois à ses alliés et aux chefs de la Résistance. Rotman creuse ce double front, rappelant à travers des extraits parlants des Mémoires de guerre du général combien ses relations avec Churchill et Roosevelt furent éprouvantes, et l’unification de la Résistance sous son autorité périlleuse. Même si les chefs alliés le voyaient comme un “fanatique, de tendance fasciste”, de Gaulle sut transformer son déficit de crédibilité en triomphe de la volonté. A partir d’images d’archives parfois inédites, Patrick Rotman restitue les seuils d’une reconnaissance et d’une gloire nationale conquises à la force du poignet, que la marche dans le Paris libéré d’août 1944 incarnera pour l’éternité. JMD

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MDR/Nataliya Kravchuk

le feu aux poudres Comment la place Maïdan, centre névralgique de la capitale ukrainienne, s’est enflammée pendant trois mois en 2013-2014. ontrairement à Maïdan, des manifestations de plus en plus documentaire de Sergueï Loznitsa violentes de part et d’autre (insurgés sorti en salle (et montré et policiers), qui se soldèrent par à Cannes), qui présentait une au moins quatre-vingts morts lors version organisée des événements de Kiev des trois dernières journées de février, entre novembre 2013 et février 2014, où des balles réelles furent employées. ayant abouti à la démission puis à la fuite Pour comprendre de quoi il s’agissait au du président ukrainien, le prorusse Viktor départ, en novembre 2013 – une réaction Ianoukovitch, ce film est un montage populaire au rejet d’un accord du des reportages de trois journalistes. gouvernement ukrainien avec l’Union Aucune explication ni mise en perspective européenne –, on devra chercher ailleurs.

C

Reste un spectacle dantesque, apocalyptique, certes, mais aussi abstrait qu’un magma en fusion. Les manifestants protestent de toutes les manières possibles, les policiers font bloc comme ils peuvent, forment des tortues avec leurs boucliers comme les soldats romains, lancent des grenades lacrymo, avant de sortir les fusils… Pluie de cocktails Molotov. Voitures calcinées. Pneus qui brûlent en dégageant une fumée noire. Hommes en sang. Quelques scènes extrêmes. Des popes brandissant des croix face aux policiers armés. Un vieil homme s’agrippant mordicus à une statue de Lénine en morceaux sur laquelle la foule s’acharne. Bref, des instantanés saisissants du début d’un feu aux poudres qui n’a pas fini de s’étendre dans une ex-Union soviétique en voie de reconstitution, contre vents et marées… On aurait juste aimé un peu de recul, voir le contrechamp de ces combats sauvages qui, semble-t-il, se sont déroulés dans un secteur central mais restreint de la capitale ukrainienne. Vincent Ostria Kiev en feu – Maïdan se soulève Documentaire d’Oleksandr Techynskyi, Aleksey Solodunov et Dmitry Stoykov. Lundi 16, 0 h 10, Arte

coup de ch’tête

T

out part d’un crime, l’assassinat d’un supporter pendant un match. Chose étrange, les personnages ont tous des liens familiaux et footballistiques, y compris l’héroïne flic. Le frère du supporter tué, footballeur de l’équipe locale, entame notamment une histoire avec cette enquêtrice venue de Paris ; celle-ci étant, par-dessus le marché, fille de l’entraîneur et sœur de la suspecte du meurtre. A l’arrière-plan, on trouve une histoire de match truqué qui dénote la volonté assez française de charger les notables de province des pires turpitudes (Chabrol, es-tu là ?). Il y a une investigation mais elle finit par tellement s’enchevêtrer avec les

relations (notamment sentimentales) entre les uns et les autres que l’aspect policier s’en trouve réduit. Sentiment renforcé par la présence au premier plan de fliquesses aux allures et comportements d’étudiantes plutôt que d’inspectrices aguerries. Comme dans la plupart des films du jeune cinéma d’auteur français, de longues scènes de fêtes nocturnes confortent cette impression. L’enquête a lieu, mais au compte-gouttes, et n’entrave guère les plaisirs sensuels. Lesquels trouvent leur écho dans de vagues turpitudes sous-jacentes à la Twin Peaks, qui ne sont guère explorées. On obtient à l’arrivée un polar d’atmosphère familial, dans lequel la dimension

Séverine Brigeot

Dérapages sentimentaux et familiaux autour d’un meurtre dans le milieu du football du Nord. Un polar en trois parties sous influence Pialat.

régionale, peu étayée (pourquoi le Nord plutôt qu’autre chose ?), est censée servir de substrat au décor général plutôt froid et bleuté, et où le suspense a un peu été mis au rancart. On préfère privilégier le scandale, la révélation de magouilles et de liens clandestins. Encore Twin Peaks ? Probablement, mais sans la folie douce et les circonvolutions labyrinthiques, ce qui fait toute la différence. On substitue à la dinguerie lynchienne les prises de tête et coups de gueule à la Pialat, figure tutélaire du cinéma

français contemporain. D’où un type de nervosité qui, au bout du compte, dynamise cette fiction réaliste mais ne la rend pas angoissante pour un sou. C’est un choix. Sans doute faudrait-il parfois accentuer la dimension policière, quitte à décrire le quotidien, la routine et la fatigue des agents et inspecteurs. Ou alors, faire complètement l’inverse, sauter à pieds joints dans la paranoïa à l’anglo-saxonne, ou à la scandinave. En France, on reste très humain. V. O. Virage nord Minisérie de Virginie Sauveur. Jeudi 12, 2 0 h 50, A rte 11.02.2015 les inrockuptibles 101

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Lili

opération sauvetage En proposant un nouveau statut de société de média à but non lucratif, l’économiste Julia Cagé imagine une piste pragmatique permettant de préserver le secteur. auver les médias ! le principe d’un actionnariat Mission impossible ou enjeu multiple et diversifié. Le modèle démocratique urgent ? hybride ici esquissé, ajusté Délire de visionnaire aveugle entre les errements symétriques ou panache de militants des illusions hypercoopérative de l’information ? L’un des périls et hypercapitaliste, vise à limiter les plus inquiétants qu’affrontent la toute-puissance des très gros les médias aujourd’hui se joue dans actionnaires. Ce modèle de société l’absence de perspectives claires de média à but non lucratif vise et de solutions techniques “une réappropriation démocratique au marasme général. A rebours de l’information par ceux qui de toute forme de renoncement et la font et ceux qui la consomment”. de défaite de la pensée médiatique, Ses vertus ? Sécuriser le court essai de Julia Cagé, Sauver le financement des médias en gelant les médias, vient judicieusement leur capital, encadrer le pouvoir nourrir le débat de la crise des décisionnel des actionnaires médias par le biais d’une réflexion extérieurs par l’adoption de statuts pragmatique et programmatique. contraignants, offrir une place Professeur d’économie nouvelle aux sociétés de lecteurs à Sciences-Po Paris, l’auteur et de salariés, ouvrir les fonds de dessine les contours d’un nouveau dotation aux médias, leur permettre modèle possible de gouvernance d’accéder plus facilement au et de financement des médias statut de fondation, développer le qui pourrait, selon elle, les sauver crowdfunding, simplifier le système du péril. Ce modèle de société des aides à la presse… de média à but non lucratif se veut Détaillant chacun des effets une sorte d’intermédiaire entre positifs de ce modèle, Julia Cagé le statut de fondation et celui affirme la nécessité de dépasser de société par actions. Grâce à lui, la loi du marché, celle que suivent les médias d’information pourraient nombre de journaux, dont l’action éviter les dangers qui les menacent : relève plus de la recherche du profit la baisse des ventes des journaux ; que d’une dévotion à la qualité le rétrécissement du marché de l’information. Selon l’auteur, publicitaire ; la difficulté à monétiser les médias ne devraient pas être les audiences numériques ; “des entreprises comme les autres”, sans compter la perte de confiance puisque leur objectif premier du public pour les médias reste la “fourniture d’un bien traditionnels… Si les producteurs public” : une information libre d’information n’ont jamais été aussi et indépendante, indispensable nombreux, les médias n’ont jamais au débat démocratique. été aussi faibles, rappelle l’auteur. Une évidence réaffirmée de manière L’une des manières de dépasser impressionnante par l’émotion ce paradoxe se joue donc, peut-être, suscitée par les morts sur l’organisation du capital de Charlie Hebdo. Jean-Marie Durand des médias eux-mêmes. Au-delà du pluralisme des titres de presse, Sauver les médias – Capitalisme, “il faut penser le pluralisme de financement participatif et démocratie la propriété des médias” et défendre (Seuil), 128 pages, 11,80 €

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les inrockuptibles est édité par la société les éditions indépendantes, société anonyme au capital de 326 757,51 € 24, rue Saint-Sabin, 75011 Paris n° siret 428 787 188 000 21 tél. 01 42 44 16 16 fax 01 42 44 16 00 lesinrocks.com mail [email protected] ou [email protected] abonnements société Everial tél. 03 44 62 52 35 cppap 1216 c 85912 dépôt légal 1er trimestre 2015 actionnaire principal, président Matthieu Pigasse directeur général et directeur de la publication Frédéric Roblot rédaction directeur de la rédaction Frédéric Bonnaud rédacteurs en chef Jean-Marc Lalanne, JD Beauvallet, Géraldine Sarratia rédacteurs en chef adjoints Anne Laffeter, David Doucet, Jean-Marie Durand secrétaire générale de la rédaction Sophie Ciaccafava secrétaire générale de la rédaction adjointe Anne-Claire Norot actu rédacteurs Diane Lisarelli, Carole Boinet, Claire Pomarès, Julien Rebucci, Marie Turcan style Géraldine Sarratia cinémas Jean-Marc Lalanne, Serge Kaganski, Jean-Baptiste Morain, Vincent Ostria musiques JD Beauvallet, Christophe Conte, Thomas Burgel, Johanna Seban, Maxime de Abreu, Azzedine Fall reporters Stéphane Deschamps, Francis Dordor livres Nelly Kaprièlian scènes Fabienne Arvers expos Jean-Max Colard, Claire Moulène médias/télé/net Jean-Marie Durand lesinRocKs.tv chef de rubrique Basile Lemaire assistant Thomas Hong secrétariat de rédaction chefs d’édition Elisabeth Féret, David Guérin, François-Luc Doyez première sr Stéphanie Damiot second sr Fabrice Ménaphron sr François Rousseau, Christophe Mollo, Laurent Malet, Sylvain Bohy, Olivier Mialet, Vincent Richard maquette directeur de création Laurent Barbarand directeur artistique Pascal Arvieu maquettistes Pascale Francès, Antenna, Christophe Alexandre, Jeanne Delval, Nathalie Petit, Nathalie Coulon photo directrice Maria Bojikian iconographes Valérie Perraudin, Aurélie Derhee photographe Renaud Monfourny collaborateurs D. Balicki, A. Bellanger, R. Blondeau, V. Brunner, R. Burrel, N. Carreau, M. Carton, Coco, M. Dejean, M. Delcourt, B. Deruisseau, Dilem, A. Gamelin, O. Joyard, B. Juffin, B. Laemle, J. Lavrador, N. Lecoq, J. Le Corvaisier, O. Müller, P. Noisette, A. Pfeiffer, E. Philippe, J. Provençal, T. Ribeton, L. Soesanto, P. Sourd, O. Tallec, M. Veyron, R. Waks publicité publicité culturelle, directrice Cécile Revenu (musiques), tél. 01 42 44 15 32 fax 01 42 44 15 31, Yannick Mertens (cinéma, livres, vidéo, tv) tél. 01 42 44 16 17, Benjamin Cachot (arts/scènes) tél 01 42 44 18 12 coordinateur François Moreau tél. 01 42 44 19 91 fax 01 42 44 15 31 assistante Estelle Vandeweeghe tél. 01 42 44 43 97 publicité commerciale, directeur Laurent Cantin tél. 01 42 44 19 94 directrice adjointe Anne-Cécile Aucomte tél. 01 42 44 00 77 directrice de clientèle Isabelle Albohair tél. 01 42 44 16 69 publicité web Chloé Aron tél. 01 42 44 19 98, Lizanne Danan tél. 01 42 44 19 90 traffic manager Stéphane Battu tél. 01 42 44 00 13 développement et nouveaux médias directrice Fabienne Martin directeurs adjoints Baptiste Vadon (promotion, médias, diversification) tél. 01 42 44 16 07, Laurent Girardot (événements et projets spéciaux) tél. 01 42 44 16 08 assistante Elise Beltramini tél. 01 42 44 15 68 relations presse/rp Charlotte Brochard tél. 01 42 44 16 09 assistante promotion presse Romane Bodonyi tél. 01 42 44 16 68 responsable éditoriale “You Need to Hear This” Marine Normand projet web et mobile Sébastien Hochart responsable du système informatique éditorial et développement Christophe Vantyghem assistance technique Michaël Samuel graphisme Dup assistante Geneviève Bentkowski-Menais lesinRocKslab.com responsable Abigaïl Aïnouz responsable éditoriale du concours création vidéo Anna Hess marketing diffusion responsable Julie Sockeel tél. 01 42 44 15 65 chef de projet marketing direct Victor Tribouillard tél. 01 42 44 00 17 assistant marketing direct Marion Bruniaux tél. 01 42 44 16 62 contact agence Destination Média – Didier Devillers et Cédric Vernier tél. 01 56 82 12 06, [email protected] fabrication chef de fabrication Virgile Dalier, avec Gilles Courtois comptabilité Caroline Vergiat, Stéphanie Dossou Yovo, Elodie Valet accueil, standard ([email protected]) Geneviève Bentkowski-Menais, Walter Scassolini impression, gravure Roto Aisne Société Nouvelle ZI Saint-Lazare Chemin de la Cavée 02430 Gauchy brochage Brofasud routage Routage BRF printed in France distribution Presstalis imprimé sur papier produit à partir de fibres issues de forêts gérées durablement, imprimeur ayant le label “imprim’vert”, brocheur et routeur utilisant de “l’énergie propre” abonnement Les Inrockuptibles B1302 60643 Chantilly Cedex [email protected] ou 03 44 62 52 35 tarif France 1 an : 115 € fondateurs Christian Fevret, Arnaud Deverre, Serge Kaganski © les inrockuptibles 2015 tous droits de reproduction réservés. 11.02.2015 les inrockuptibles 103

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film Le Cheval de Turin de Béla Tarr Je n’ai vu que la bandeannonce. Il y a parfois des films qu’il ne faut pas voir tout de suite pour laisser du temps à son imagination. Béla Tarr s’est inspiré de la vie de Nietzsche, en sanglots au cou d’un cheval battu par son cocher, avant que le philosophe ne sombre dans une longue crise de démence.

It Follows de David Robert Mitchell Un film d’horreur insidieux et languide.

Gaz Coombes Matador L’homme aux rouflaquettes de retour avec un album ambitieux, complexe et passionnant.

Parapluie de Will Self Les répercussions de la mécanisation du monde sur les êtres.

The Gashlycrumb Tinies d’Edward Gorey J’aime ses illustrations, son sens de l’humour, le personnage. Un été, j’ai visité sa maison, Elephant House, et j’ai trouvé inspirant de découvrir la vue qu’il avait de ses fenêtres, de sa cuisine, de connaître ce lieu qui pouvait l’inspirer au quotidien. Il fut sûrement une influence de Tim Burton..

album Our Love de Caribou Je l’ai juste survolé avant de découvrir l’album en live. De l’électronique fine, du psychédélisme, des montées rapides, de la house jouée et un batteur que j’aime beaucoup. propos recueillis par Noémie Lecoq

Jupiter – Le destin de l’univers de Lana et Andy Wachowski Le tandem de Matrix revient à une SF plus calibrée mais toujours jubilatoire.

Nuits blanches sur la jetée de Paul Vecchiali Jeux de lumière et de sentiments au bord de la Méditerranée, par l’un des plus grands cinéastes français. Sublime.

The Smell of Us de Larry Clark La Clark’s touch au sommet de sa fureur désirante et de sa flamboyance.

Hanni El Khatib Moonlight Le dandy-loubard de San Francisco revient de loin avec ce troisième disque diabolique.

Paris Arte Une sorte d’essai et de divagation fictionnelle. Il est possible de s’y amuser. Gomorra Canal+ Le livre de Roberto Saviano sur la mafia napolitaine est adapté en série. Apre et mordant. Girls saison 4, OCS City Une nouvelle saison et un changement de territoire tout sauf anodin.

Sébastien Schuller Son nouvel album, Heat Wave, est disponible.

sur Le Meilleur de Bernard Malamud La parution de son premier roman, inédit en français, est l’occasion de découvrir ce maître de la littérature américaine. Ici de Richard McGuire Un coq-à-l’âne temporel bourré de sens.

Viet Cong Viet Cong Brutal et furieux, le premier opus de ces Canadiens est un déferlement sonique.

Panda Bear Panda Bear Meets the Grim Reaper Echappé d’Animal Collective, le génial Panda Bear revient avec un album vicieux.

Tonje Thilesen

livre

L’Ombre du monde de Didier Fassin Pendant quatre ans, le sociologue a étudié l’ordinaire d’une prison. Où l’on apprend qu’on enferme et “cible les plus précaires”.

Providence d’Olivier Cadiot Comment tourner la page de la m odernité ? Réponse dans ce recueil de quatre histoires mélancoliques et poilantes.

L’Encyclopédie des débuts de la Terre d’Isabel Greenberg La jeune Anglaise réinvente les temps anciens. Une fausse saga primitive d’une modernité éblouissante.

L’homme qui marche ; Les Contrées sauvages, t. 2 de Jirô Taniguchi Rentrée chargée pour le maître du manga.

Ivanov d’Anton Tchekhov, mise en scène Luc Bondy Odéon-Théâtre de l’Europe, Paris Tchekhov fut le chroniqueur lucide du pourrissement moral d’une Russie vérolée par l’antisémitisme.

Nos serments mise en scène Julie Duclos Théâtre de la Colline, Paris Du théâtre au présent à partir d’un film référent : La Maman et la Putain de Jean Eustache.

Henry VI mise en scène Thomas Jolly Poitiers La première intégrale en français du cycle d’Henry VI de Shakespeare.

Bruno Pélassy Credac, Ivry-sur-Seine L’œuvre iconoclaste et jubilatoire de l’artiste niçois continue de palpiter.

Franz-Erhard Walther CAPC, Bordeaux L’immense artiste occupe la grande nef avec ses sculptures en tissu prêtes à l’usage.

Jeff Koons Centre Pompidou, Paris Une exposition à traverser comme un écho de la culture populaire kitsch des Etats-Unis.

Saints Row IV  Re-Elected & Gat out of Hell sur PS3, PS4, Xbox 360, Xbox One et PC La preuve qu’un blockbuster vidéoludique peut encore être libre, inventif et audacieux.

Metal Gear Solid V: The Phantom Pain sur PS3, PS4, Xbox 360, Xbox One et PC Un jeu d’Hideo Kojima est toujours un événement.

Super Smash Bros. sur 3DS Ce n’est pas qu’un jeu de combat délirant, c’est aussi une joyeuse célébration de l’histoire du jeu vidéo vue par Nintendo.

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Jan Fabre et Jan Lauwers par Renaud Monfourny

Deux Jan, deux Flamands, deux grands metteurs en scène européens investissent le Théâtre de Gennevilliers. Jan Fabre jusqu’au 12 février avec Le Pouvoir des folies théâtrales et Jan Lauwers du 3 au 8 mars avec Place du marché 76. Par ailleurs, Jan Fabre expose son œuvre plastique du 28 février au 11 avril à la galerie Daniel Templon, Paris IIIe. 106 les inrockuptibles 11.02.2015

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